(Investir au Cameroun) – Les crises géopolitiques pourraient justifier la création d’une facilité régionale de liquidité comprise entre 1 700 et 2 300 milliards de FCFA afin de préserver le financement des importations essentielles de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC). C’est l’une des principales recommandations d’un document de recherche qui invite la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) à se doter d’un mécanisme d’urgence pour financer les importations alimentaires, énergétiques et pharmaceutiques en période de fortes tensions internationales.
Cette fourchette correspond, à titre indicatif, aux 3 à 4 milliards de dollars proposés par les auteurs, soit environ 2 à 3 % du produit intérieur brut régional. Le montant en FCFA est présenté de manière arrondie, sa valeur exacte variant selon le cours du dollar retenu.
Le dispositif ne constitue ni une décision de la BEAC ni un projet annoncé par la banque centrale. Il s’agit d’une proposition formulée par Arnold Foko Kengne, de l’Université de Dschang, et Fabrice Ewolo Bitoto, chercheur affilié à la chaire SARChI-ID de l’Université de Johannesburg, dans l’étude Building Macroeconomic Resilience in CEMAC: Strategic Policy Responses to Geopolitical Uncertainty in a Multipolar World.
Le travail a été présenté le 10 juillet 2026 à Abidjan, lors d’une session consacrée aux recherches des jeunes professionnels de la Conférence économique africaine. La version consultée ne fait toutefois état d’aucune publication préalable dans une revue scientifique à comité de lecture.
Un seuil au-delà duquel les importations se contracteraient brutalement
Les chercheurs exploitent des données mensuelles allant de janvier 1987 à juin 2025 pour les six pays de la CEMAC : Cameroun, Congo, Gabon, Guinée équatoriale, République centrafricaine et Tchad. Ils analysent les relations entre les tensions géopolitiques, l’inflation, les exportations, les importations et le taux de change réel.
Le travail s’appuie notamment sur l’indice mondial de risque géopolitique, ou GPR, construit par les économistes Dario Caldara et Matteo Iacoviello à partir de la fréquence des articles de presse consacrés aux guerres, aux menaces militaires, aux tensions diplomatiques et aux actes terroristes.
Une valeur de 150 ne représente ni une probabilité de crise, ni un pourcentage, ni un seuil fixé par la BEAC. Elle correspond au niveau autour duquel les auteurs situent une aggravation marquée des effets du risque géopolitique sur les échanges commerciaux.
Leur modèle général met en évidence une relation négative entre la hausse du risque géopolitique et les importations comme les exportations de la CEMAC. L’analyse par seuil suggère néanmoins que les importations pourraient conserver une certaine résistance jusqu’à un GPR proche de 150, en raison notamment de la demande incompressible de biens intermédiaires, particulièrement de produits pétroliers raffinés insuffisamment produits dans la sous-région.
Au-delà de ce niveau, les auteurs anticipent une contraction beaucoup plus forte des flux importés, liée aux ruptures logistiques, aux restrictions commerciales et au durcissement des conditions de financement. Ce basculement pourrait provoquer une crise d’offre et renforcer les tensions inflationnistes importées.
Pour les prix, l’étude situe entre 100 et 150 une zone à partir de laquelle les effets du risque géopolitique deviendraient plus difficiles à contenir. Les perturbations des chaînes d’approvisionnement, le renchérissement des importations et la détérioration des anticipations pourraient alors amplifier l’inflation et réduire l’efficacité des instruments monétaires conventionnels.
Une facilité réservée aux importations prioritaires
Pour éviter qu’une crise internationale ne provoque des ruptures de financement, les chercheurs proposent la création d’une Geopolitical Emergency Liquidity Facility, ou facilité de liquidité d’urgence géopolitique.
Le mécanisme serait activé lorsque le GPR atteindrait ou dépasserait 150. Ses ressources seraient prioritairement consacrées au financement des importations de denrées alimentaires, d’énergie et de produits pharmaceutiques, avec des conditions de décaissement allégées.
« Cette facilité devrait être activée automatiquement lorsque le GPR dépasse 150 et accorder la priorité au financement des importations de biens essentiels, notamment les produits alimentaires, énergétiques et pharmaceutiques », écrivent les auteurs, dans une traduction de l’anglais.
Évaluée à 3 à 4 milliards de dollars, la facilité ne garantirait toutefois pas, à elle seule, la disponibilité physique des marchandises en cas de fermeture de ports, de routes maritimes ou de corridors commerciaux. Son rôle serait principalement de fournir les liquidités et les devises nécessaires pour éviter une rupture de paiement des importations prioritaires.
L’étude propose parallèlement un système de surveillance à trois niveaux. Un GPR inférieur à 100 correspondrait à un régime de suivi normal. Entre 100 et 150, la BEAC renforcerait sa surveillance et pourrait activer des mesures préventives. À partir de 150, elle entrerait dans un régime de crise, avec un suivi quotidien et le déploiement d’instruments d’urgence.
Un mécanisme encore dépourvu d’architecture financière
La proposition reste éloignée d’un dispositif immédiatement opérationnel. Le document ne détermine pas l’origine des ressources : réserves de change de la BEAC, contributions des États, emprunt régional, lignes multilatérales ou combinaison de plusieurs financements.
Il ne tranche pas non plus les critères d’accès, la répartition entre les six États, les garanties, le rôle des banques commerciales, le contrôle des importations éligibles ni l’articulation du mécanisme avec les règles de gestion des réserves de change.
L’utilisation d’un indice mondial fondé sur la couverture médiatique comme déclencheur automatique soulève également des interrogations. L’étude ne précise pas pendant combien de temps le seuil devrait être dépassé, quelle institution constaterait officiellement son franchissement ni comment distinguer un choc durable d’un pic temporaire de tensions internationales.
Les auteurs reconnaissent que les seuils tirés des données historiques pourraient évoluer avec les transformations économiques, institutionnelles et politiques de la CEMAC. Leur analyse agrège en outre plusieurs catégories de risques — conflits armés, tensions commerciales et crises diplomatiques — dont les effets peuvent varier selon leur nature et leur proximité géographique.
Le Cameroun présenté comme relativement plus résilient
Pour le Cameroun, première économie de la CEMAC, l’étude établit un diagnostic relativement moins défavorable que pour les économies les plus dépendantes des hydrocarbures. Les auteurs considèrent que sa plus grande diversification lui confère une certaine résilience par rapport au Tchad et à la Guinée équatoriale.
Cette situation ne mettrait toutefois pas le pays à l’abri du renchérissement des importations et des perturbations logistiques constatées à l’échelle régionale.
Plus qu’un mécanisme prêt à être lancé, cette facilité constitue une orientation de politique économique. Sa mise en œuvre supposerait encore de définir son financement, sa gouvernance et ses conditions d’activation. Elle invite surtout la BEAC à intégrer le risque géopolitique dans sa surveillance macroéconomique afin de mieux protéger le financement des importations stratégiques.
Baudouin Enama

