C’est un scénario que Yaoundé n’avait pas anticipé. À peine une semaine après le scrutin présidentiel du 12 octobre, Issa Tchiroma Bakary, candidat du Front pour le Salut National du Cameroun (FSNC), a réussi à semer le doute dans les rangs du pouvoir. Sa victoire autoproclamée et la ferveur populaire qui monte à Garoua font trembler le camp du président Paul Biya, désormais divisé entre répression et temporisation. « Le système a sous-estimé Tchiroma. Aujourd’hui, il sème la panique dans le dispositif », glisse un proche du palais d’Etoudi. Le pouvoir est-il pris à son propre jeu ?
Tchiroma Bakary, l’ancien allié devenu cauchemar du régime
Longtemps fidèle à Paul Biya avant de devenir son opposant le plus virulent, Issa Tchiroma Bakary joue désormais sa plus grande carte politique. Depuis Garoua, son fief du Nord, il revendique la victoire et se pose en porte-voix d’un peuple “fatigué de la confiscation du pouvoir”.
Le 12 octobre, après avoir voté, il avait déjà lancé la provocation :
« Je suis chez moi, je ne bougerai pas. S’ils veulent venir me prendre, qu’ils viennent. »
Des propos perçus comme un défi direct au ministre de l’Administration territoriale, Paul Atanga Nji, qui avait averti que “l’administration saura gérer Tchiroma”. Depuis, la tension n’a cessé de grimper.
À Mora, des partisans du FSNC ont refusé de signer les PV d’Elecam, dénonçant des irrégularités. À Dschang, le siège du RDPC a été incendié lors d’une manifestation spontanée. Le gouvernement craint désormais une contagion de la colère vers d’autres régions.
Le pouvoir entre la matraque et la peur de l’embrasement
Au sommet de l’État, la stratégie n’est pas claire. Paul Atanga Nji plaide pour une répression “ferme et rapide” tandis que Ferdinand Ngoh Ngoh, secrétaire général de la présidence, opte pour la désescalade.
« S’ils frappent trop fort, le Nord risque de s’embraser, » confie un haut fonctionnaire rencontré à Yaoundé.
Des renforts militaires ont été dépêchés discrètement dans la région du Nord depuis Bafoussam, Ngaoundéré et Maroua. En parallèle, Samuel Mvondo Ayolo, directeur du Cabinet civil, a convoqué une réunion d’urgence à Etoudi sur la “riposte communicationnelle”.
Le président Paul Biya, âgé de 92 ans, serait, selon plusieurs sources, “agacé mais inquiet” de cette agitation inattendue. Le pari initial – neutraliser Maurice Kamto en pensant que Tchiroma serait un opposant docile – semble désormais se retourner contre lui.
Une “vague Tchiroma” incontrôlable ?
Sur le terrain, la dynamique Tchiroma prend des allures de mouvement populaire. Des vidéos virales montrent des jeunes de Garoua brandissant des pancartes “C’est notre tour !”, criant victoire avant même la proclamation des résultats.
« Ce n’est pas du jeu ! On a voté et on veut que nos voix comptent », s’indigne un habitant de Garoua II, joint par téléphone.
Même certains cadres du FSNC, surpris par l’ampleur du mouvement, appellent désormais à la retenue. Mais le message semble dépasser son initiateur. “Tchiroma a réveillé quelque chose de plus grand que lui”, confie un analyste politique à Douala.
Pour le camp Biya, le risque est double : perdre la main politiquement et voir le septentrion, longtemps bastion du régime, basculer dans une contestation durable, à l’image des régions anglophones.
Une paix fragile suspendue au verdict du Conseil constitutionnel
Le Conseil constitutionnel, seule institution habilitée à proclamer les résultats, doit rendre son verdict le 23 octobre à 10h30. Mais d’ici là, la tension pourrait monter encore d’un cran.
« Le Nord n’a pas connu pareille effervescence depuis 1992 », note un ancien gouverneur de la région.
Entre la colère populaire et la prudence stratégique, Yaoundé joue une partie serrée. Le président Biya saura-t-il éviter un nouvel épisode d’instabilité ? La question reste ouverte, et le Cameroun retient son souffle.



