(Investir au Cameroun) – Chimiste de formation, Salamatou Bantse s’est reconvertie dans les services aux entreprises en créant Pomme Rouge SARL, spécialisée dans la mobilité haut de gamme à budget réduit, au profit de grandes sociétés opérant au Cameroun, parmi lesquelles Huawei. Son parcours illustre la capacité à passer d’un domaine scientifique à la gestion d’une entreprise reconnue dans le secteur des services. Dans cet entretien, elle revient sur l’évolution de l’environnement des affaires, les difficultés de gestion dans un contexte contraint, les spécificités de l’entrepreneuriat féminin, l’importance de l’innovation digitale et les améliorations nécessaires pour renforcer le climat des affaires.
Investir au Cameroun : En tant que CEO de Pomme Rouge, une entreprise de services de mobilité aux entreprises basée à Douala, comment avez-vous perçu l’évolution de l’environnement des affaires au Cameroun au cours du septennat 2018-2025 ; Quels changements concrets avez-vous observés dans vos relations avec l’administration, les procédures administratives, et le climat général des affaires ; Ces évolutions ont-elles facilité ou compliqué la gestion de votre entreprise ?
Salamatou Bantse : L’évolution de l’environnement des affaires au Cameroun entre 2018 et 2025 a été contrastée, parfois paradoxale. D’un côté, des avancées notables ont donné espoir, notamment les réformes engagées par le gouvernement et le développement fulgurant de l’économie numérique. La démocratisation d’Internet et du mobile a ouvert de nouvelles opportunités et facilité la vie des entreprises : déclarations fiscales, paiements CNPS, demandes de CNI et de permis sont désormais dématérialisés, un gain de temps considérable.
De l’autre, des difficultés persistent. La bureaucratie reste lourde et chronophage, malgré les efforts de simplification. La corruption, moins visible qu’avant, continue de peser. L’ouverture accrue du marché a renforcé la concurrence internationale, obligeant les entreprises locales à innover et à améliorer sans cesse leurs services. Enfin, les retards de paiement publics fragilisent la trésorerie des entreprises : nous pouvons afficher un compte d’exploitation positif tout en frôlant la faillite faute de liquidités disponibles.
Investir au Cameroun : Votre entreprise a traversé plusieurs crises durant cette période : Covid-19, inflation, tensions géopolitiques mondiales. Comment Pomme Rouge a-t-elle adapté son modèle d’affaires pour survivre et prospérer dans ce contexte difficile ; Quelles leçons stratégiques avez-vous tirées de ces épreuves ?
Salamatou Bantse : Ces crises récentes ont été de véritables tests de résistance pour Pomme Rouge. Elles ont forgé notre caractère et renforcé notre solidité.
Dès la pandémie, nous avons dû repenser notre modèle en urgence car nous n’avions pas de choix. La diversification de nos services, avec le télétravail, la gestion de projet en ligne et la formation à distance, nous a permis de maintenir l’activité et d’ouvrir de nouveaux marchés. La flexibilité est devenue notre maître-mot : adoption de processus agiles, intégration d’outils numériques et amélioration de la collaboration ont renforcé notre efficacité. Nous avons aussi resserré nos liens avec les clients.
« La flexibilité est devenue notre maître-mot : adoption de processus agiles, intégration d’outils numériques et amélioration de la collaboration ont renforcé notre efficacité. Nous avons aussi resserré nos liens avec les clients. »
La communication transparente et un service personnalisé ont permis de comprendre leurs besoins en temps réel. Nous avons instauré des protocoles stricts d’hygiène pour rassurer et préserver la confiance, un facteur décisif dans la continuité de nos activités.
Ces épreuves nous ont appris trois leçons majeures : la résilience, qui repose sur une préparation constante et une culture d’adaptation ; la flexibilité, indispensable pour transformer les crises en opportunités ; et l’importance d’une communication claire et régulière avec toutes les parties prenantes. Aujourd’hui, nous sommes plus robustes, capables d’anticiper et de gérer l’incertitude, et mieux armés pour transformer les défis futurs en leviers de croissance et d’innovation.
Investir au Cameroun : Votre clientèle comprend quelques entreprises, filiales des multinationales. Comment les besoins et exigences de ces entreprises ont-ils évolué ; Observez-vous des changements dans leurs stratégies d’investissement, leurs standards de service, ou leurs attentes vis-à-vis des prestataires locaux comme Pomme Rouge ?
Salamatou Bantse : L’évolution des besoins de nos clients, surtout internationaux, a en effet marqué cette période. Elle reflète autant les bouleversements géopolitiques mondiaux que la maturation du marché camerounais. J’ai observé un changement clair dans les stratégies d’investissement : plus prudentes et sélectives, mais toujours engagées, ciblant des secteurs porteurs plutôt qu’un retrait du marché. En parallèle, les standards de service se sont radicalement élevés. Nos clients n’acceptent plus des prestations simplement « adaptées au contexte local » : ils exigent qualité internationale, fiabilité totale et respect strict des délais.
« Nos clients n’acceptent plus des prestations simplement « adaptées au contexte local » : ils exigent qualité internationale, fiabilité totale et respect strict des délais. »
Cette exigence accrue va au-delà de la qualité. Nos clients veulent une agilité propre aux entreprises locales, capable d’allier expertise terrain et standards mondiaux. Ils attendent aussi une transparence totale, avec une communication régulière et des systèmes de reporting sophistiqués. Pour y répondre, nous avons transformé notre approche : formation renforcée de nos équipes, adoption de pratiques durables en phase avec les normes ESG, et développement de solutions innovantes. Ces évolutions représentent un défi constant, mais aussi une opportunité unique de croissance. Elles nous poussent vers l’excellence et renforcent notre compétitivité, au Cameroun comme à l’international…
Investir au Cameroun : En tant qu’entrepreneure femme évoluant dans un secteur réputé masculin, quels défis spécifiques avez-vous rencontrés dans l’environnement des affaires camerounaises ? Comment le contexte socio-économique a-t-il évolué pour les femmes entrepreneures durant cette période, et quels obstacles persistent encore aujourd’hui ?
Salamatou Bantse : Cette question me tient à cœur car elle reflète la réalité complexe des femmes entrepreneures au Cameroun. Mon expérience, toutefois, a été différente de ce qu’on pourrait attendre : je n’ai jamais été discriminée en raison de mon genre dans mes relations professionnelles. Avec les institutions, partenaires et clients, j’ai toujours trouvé anticipation, respect et échanges constructifs. Cela dit, je ne minimise pas les obstacles que rencontrent d’autres femmes. Chez Pomme Rouge, notre stratégie a consisté à placer le client au centre, à rester flexibles et à bâtir une crédibilité fondée sur des résultats tangibles, des engagements tenus et une rigueur financière. Cette réputation fiable a facilité l’accès au financement, rendant secondaire la question du genre dans nos affaires.
« Avec les institutions, partenaires et clients, j’ai toujours trouvé anticipation, respect et échanges constructifs. Cela dit, je ne minimise pas les obstacles que rencontrent d’autres femmes. »
Là où les défis se manifestent davantage, c’est dans la sphère privée. Le mariage et les attentes sociétales imposées aux femmes compliquent l’équilibre entre vie familiale et responsabilités entrepreneuriales. Ces contraintes ne sont pas toujours institutionnelles, mais relèvent souvent de perceptions, préjugés et barrières informelles qui doivent être identifiés et surmontés. Je constate néanmoins une évolution positive. La prise de conscience de l’importance de l’entrepreneuriat féminin s’affirme, avec une multiplication des initiatives de soutien, même si leur impact reste limité.

Mon humble conseil aux femmes serait : miser sur l’excellence de leur proposition de valeur, construire méthodiquement leur crédibilité, et refuser que leur genre soit une excuse pour brider ou favoriser leurs ambitions. Les défis existent, mais ils se surmontent avec méthode, détermination et professionnalisme.
Investir au Cameroun : Pomme Rouge revendique de révolutionner la mobilité des entreprises en alliant qualité internationale et service de proximité. Comment l’innovation et la transformation digitale ont-elles impacté votre secteur d’activité ; Quelles opportunités technologiques avez-vous saisies, et comment l’écosystème camerounais soutient-il (ou freine-t-il) l’innovation entrepreneuriale ?
Salamatou Bantse : La digitalisation est au cœur de notre activité, mais notre approche de l’innovation a toujours été atypique. Nous avons mis du temps à lancer notre site web, alors que le digital faisait déjà partie de notre quotidien opérationnel. Cette apparente contradiction illustre notre conviction : l’innovation ne se réduit pas à la technologie.
Dans la mobilité, l’innovation va au-delà des algorithmes sophistiqués de plateformes comme Yango ou Gozem. Ces acteurs dominent grâce à leur rapidité et leur flexibilité, mais nous avons choisi une voie différente, fondée sur deux leviers. Premièrement, un service adapté aux entreprises, intégrant leurs normes ESG et QHSE. Nos chauffeurs sont déclarés, rémunérés régulièrement, bénéficient d’une couverture maladie complète et de droits sociaux rarement observés dans les PME locales ou l’économie de plateforme. Nous assurons aussi une maintenance rigoureuse de nos véhicules et une empreinte carbone réduite, un atout apprécié par nos clients engagés dans le développement durable.
« Nous sommes accessibles 24h/24 via WhatsApp et email, avec un temps de réponse inférieur à 20 minutes. Cette proximité humaine, combinée à une réactivité numérique, crée une valeur unique sur le marché. »
Deuxièmement, une réactivité digitale permanente : nous sommes accessibles 24h/24 via WhatsApp et email, avec un temps de réponse inférieur à 20 minutes. Cette proximité humaine, combinée à une réactivité numérique, crée une valeur unique sur le marché. Nous intégrons aussi l’intelligence artificielle pour anticiper les attentes de clients multinationaux et adapter nos processus aux standards internationaux, souvent absents du contexte camerounais. Cette démarche nous permet de combler l’écart entre exigences globales et réalités locales.
Chez Pomme Rouge, l’innovation est avant tout processuelle et systémique. La technologie n’est qu’un outil au service de cette flexibilité. Notre expérience prouve qu’il est possible d’innover et de se différencier, même dans un environnement contraignant, en privilégiant la créativité et la rigueur plutôt que la simple imitation technologique.
Investir au Cameroun : À l’horizon 2025-2030, quelle est votre vision pour l’environnement des affaires camerounais ; Quelles sont vos recommandations prioritaires pour avoir un climat des affaires davantage amélioré et qui soutient l’entrepreneuriat local ? Comment les autorités peuvent-elles mieux accompagner les entreprises comme la vôtre pour contribuer à l’émergence économique du Cameroun ?
Salamatou Bantse : Ma vision pour l’environnement des affaires camerounais à l’horizon 2025-2030 est optimiste mais lucide face aux défis. Je vois un Cameroun où l’attractivité et la compétitivité favorisent une croissance soutenue et un entrepreneuriat dynamique. Trois priorités me semblent essentielles. D’abord, une réforme fiscale ambitieuse et adaptée. Malgré quelques progrès, les charges restent lourdes pour les PME. Chez Pomme Rouge, nous employons 30 personnes depuis huit ans : c’est une contribution réelle à l’économie. Une fiscalité mieux calibrée permettrait de créer plus d’opportunités, même sans accroître nos marges.
Ensuite, l’amélioration des infrastructures de base. Investir dans l’électricité, les routes et les télécommunications est indispensable. Offrir une couverture maladie à nos employés perd son sens si les hôpitaux sont défaillants. Renouveler nos véhicules est vain si les routes restent dégradées.
Enfin, renforcer les capacités entrepreneuriales. Des programmes pratiques de formation, de mentorat et d’accompagnement adaptés aux réalités locales sont nécessaires, surtout pour les PME, colonne vertébrale de l’économie. Plus d’entrepreneurs qui réussissent signifie aussi plus de clients pour nous.
« Le respect des délais de paiement est crucial : attendre 18 mois nous oblige à emprunter, mais nous ne sommes remboursés qu’au montant dû, sans les coûts financiers supportés. »
L’État en mon sens peut aussi agir sur trois axes. La simplification administrative doit s’accélérer, avec moins de bureaucratie et des délais clairs. L’accès au financement doit être facilité par des garanties, des fonds spécialisés et un marché financier plus dynamique. Enfin, le respect des délais de paiement est crucial : attendre 18 mois nous oblige à emprunter, mais nous ne sommes remboursés qu’au montant dû, sans les coûts financiers supportés.



