C’est le mot qui domine l’actualité camerounaise ce 4 mai 2026. Socadel. Trois syllabes qui remplacent un nom vieux de dix ans — Eneo — et qui marquent le retour définitif de l’électricité dans les mains de l’État camerounais. Un décret présidentiel signé par Paul Biya officialise la transformation. Capital de 43,9 milliards FCFA, siège à Douala, État actionnaire unique à 100%. Voici tout ce que vous devez savoir.
Socadel, c’est quoi exactement ?
Socadel signifie Société Camerounaise d’Électricité. C’est la nouvelle dénomination d’Eneo Cameroon SA, l’entreprise chargée depuis des années de la production, du transport, de la distribution, de l’importation et de l’exportation d’électricité au Cameroun.
Par décret présidentiel daté du 4 mai 2026, Eneo est officiellement « transformée en société à capital public, ayant l’État comme actionnaire unique ». Le changement n’est pas cosmétique. Il traduit une rupture avec plus de deux décennies de gestion privée ou semi-privée du secteur électrique camerounais.
La Socadel bénéficie de la personnalité juridique et de l’autonomie financière. Son siège social est fixé à Douala, avec possibilité de transfert ailleurs sur le territoire national par décision du conseil d’administration — sous réserve d’approbation de l’assemblée générale.
Comment en est-on arrivé là ? L’histoire d’une entreprise qui a changé quatre fois de peau
Pour comprendre la Socadel, il faut remonter à 1974.
1974 — La naissance de la Sonel L’entreprise est fondée le 18 mai 1974 sous le nom de Société Nationale d’Électricité du Cameroun, la Sonel. Dès 1975, elle absorbe Powercam et devient le principal opérateur électrique du pays.
2001 — La privatisation Premier grand tournant. Dans le cadre des réformes imposées par les institutions de Bretton Woods, l’État camerounais privatise la Sonel. L’américain AES Corporation, via sa filiale AES Sirocco Limited, prend le contrôle. La société devient AES Sonel.
2014 — Actis rachète, Eneo naît En mai 2014, le fonds d’investissement britannique Actis rachète les parts d’AES Corporation. La société est rebaptisée Eneo Cameroon SA le 12 septembre 2014. La répartition du capital se stabilise en 2017 : Actis détient 51%, l’État 44%, le personnel 5%.
2025 — L’État rachète les parts d’Actis Fin 2025, l’État camerounais rachète les 51% détenus par Actis pour un montant de 78 milliards FCFA. Une opération présentée comme stratégique, qui replace l’électricité au cœur de la souveraineté nationale.
4 mai 2026 — La Socadel est née Le décret présidentiel consacre la transformation. Eneo cesse d’exister. La Socadel prend sa place.
Ce que dit le décret — les détails qui comptent
Le texte signé par Paul Biya est précis sur plusieurs points. Et certains méritent attention.
Le capital social est fixé à 43,9 milliards FCFA. Un chiffre en deçà du montant déboursé pour racheter les parts d’Actis — 78 milliards — ce qui soulève déjà des questions sur la valorisation réelle de l’actif.
La Socadel n’est pas soumise au Code des marchés publics. C’est écrit noir sur blanc dans le décret. L’entreprise échappe aux règles habituelles de passation des marchés de l’État, tout en restant soumise au régime général des entreprises publiques. Une disposition qui offre de la flexibilité — mais qui mérite d’être surveillée de près.
Le personnel est prioritairement celui de l’ex-Eneo. Le décret prévoit que la Socadel sera constituée en priorité du personnel en poste, avec possibilité de recruter directement ou d’accueillir des fonctionnaires en détachement, voire des agents de l’État relevant du Code du travail.
Un conseil d’administration est immédiatement installé. Un second décret signé le même jour nomme les membres du conseil. Antoine Ntsimi, ancien ministre des Finances et figure bien ancrée dans les cercles économiques camerounais, y figure parmi les personnalités clés.
La question que tout le monde se pose — qui va diriger la Socadel ?
C’est le grand angle mort du décret.
Le directeur général en poste est le Marocain Amine Homman Ludiye, nommé en juin 2023 en remplacement du Belge Patrick Eeckelers. Son maintien à la tête de la nouvelle entité est incertain. Aucun texte publié ce 4 mai 2026 ne tranche la question.
Mais le contexte parle. L’État est désormais actionnaire à 100%. La logique de « camerounisation » de la direction s’impose dans le débat public. Pourtant, l’expertise sectorielle et la continuité managériale ont leur propre valeur dans une entreprise aussi complexe. Ce choix — entre symbolique nationale et efficacité opérationnelle — sera l’un des premiers vrais tests de la gouvernance Socadel.
Personne ne s’y trompera : ce n’est pas un détail.
Ce que ça change pour les Camerounais — et ce que ça ne change pas automatiquement
C’est la question du terrain. Celle des ménages de Yaoundé, de Douala, de Bafoussam, de Garoua.
Le retour de l’État aux commandes de l’électricité est présenté comme une bonne nouvelle. Et sur le plan symbolique, ça l’est. L’énergie, ressource stratégique, ne doit pas être laissée à des intérêts étrangers privés — c’est une position défendable, et défendue.
Mais la Socadel hérite d’un secteur sous tension. Les délestages sont chroniques. Le réseau de transport et de distribution accuse des décennies de sous-investissement. Les dettes croisées entre la Socadel, les producteurs indépendants comme Kribi Power Development Company (KPDC) et l’État lui-même constituent un nœud financier difficile à dénouer.
L’exemption du Code des marchés publics peut accélérer certains travaux urgents. Mais elle peut aussi ouvrir des portes à une gestion opaque si les mécanismes de contrôle ne suivent pas.
Ce qui est certain : changer le nom ne rallume pas les quartiers plongés dans le noir. La Socadel devra très vite montrer qu’elle n’est pas juste un nouveau logo sur les mêmes camionnettes.
La Socadel dans le paysage énergétique camerounais — un secteur qui attend encore sa révolution
Le Cameroun dispose d’un potentiel hydroélectrique parmi les plus importants d’Afrique subsaharienne. Le fleuve Sanaga seul représente une capacité théorique considérable. Et pourtant, les coupures d’électricité restent une réalité quotidienne pour des millions de ménages et d’entreprises.
Plusieurs chantiers structurants sont en cours ou attendus :
- Le barrage de Nachtigal, d’une capacité de 420 MW, dont la mise en service progressive est engagée.
- L’interconnexion avec le Nigeria, qui permettrait des échanges d’énergie à l’échelle régionale.
- La centrale à gaz de Kribi, opérée par KPDC, qui alimente une partie du réseau.
La Socadel devra s’inscrire dans cet écosystème. Elle devra négocier les contrats d’achat d’énergie, gérer la distribution sur l’ensemble du territoire, et assurer la maintenance d’un réseau vieillissant. Ce sont des missions qui dépassent largement le symbole politique.
Ce qu’on ne sait pas encore — les zones d’ombre
Plusieurs questions restent sans réponse claire à ce stade :
Le sort exact du personnel expatrié. Le décret prévoit la continuité du personnel Eneo, mais ne précise pas le statut des cadres étrangers en poste.
La dette héritée. Eneo traînait un passif financier important, notamment vis-à-vis des producteurs indépendants. La Socadel reprend-elle cette dette intégralement ? Selon quelles modalités ?
Le tarif de l’électricité. Avec un actionnaire unique qui est l’État, la tentation de maintenir des tarifs artificiellement bas — pour des raisons politiques — sera forte. Mais une entreprise sous-financée ne peut pas investir. Ce cercle vicieux a déjà coulé plusieurs entreprises publiques camerounaises.
Le calendrier de mise en place effective. Un décret, c’est un début. La transition opérationnelle, les systèmes d’information, les contrats en cours avec les partenaires — tout cela prend du temps.
Journaliste économique pour 237online.com, Laurent Diby couvre les finances publiques, l’énergie, les infrastructures et les marchés camerounais.



