(Investir au Cameroun) – La Société nationale des hydrocarbures (SNH) a commencé à traduire dans ses comptes le risque financier lié à l’acquisition toujours inachevée de 10 % du capital de la Cameroon Oil Transportation Company (Cotco). Dans ses états financiers 2025, l’entreprise publique a déprécié de 10,765 milliards de FCFA une créance de 26,9 milliards correspondant aux sommes versées pour cette opération.
Selon le rapport du commissaire aux comptes, cette dépréciation représente 40 % du montant engagé auprès de Savannah Midstream Investment Limited (SMIL), filiale de Savannah Energy, dans le cadre de la convention signée le 19 avril 2023.
Les 26,9 milliards de FCFA correspondent aux sommes versées par la SNH pour acquérir ces titres. Mais près de trois ans après la signature de l’accord, le transfert définitif des actions n’a toujours pas été finalisé.
Le montant versé apparaît désormais dans les comptes de la société publique comme une « autre créance », assortie d’une dépréciation partielle. Cette écriture ne signifie pas que la somme est définitivement perdue. Elle traduit toutefois une incertitude accrue sur la valeur de la créance et sur les conditions dans lesquelles l’opération pourra être dénouée ou les fonds récupérés.
Une acquisition née du bras de fer entre le Tchad et Savannah Energy
La créance aujourd’hui dépréciée trouve son origine dans la bataille pour le contrôle de l’actionnariat du pipeline Tchad-Cameroun, déclenchée après l’annonce, en décembre 2022, du rachat par Savannah Energy des actifs d’ExxonMobil au Tchad et au Cameroun.
L’opération portait notamment sur les 40 % détenus par ExxonMobil dans Esso Exploration and Production Chad Inc. (EEPCI), exploitant des champs pétroliers de Doba, ainsi que sur les participations du groupe américain dans Tchad Oil Transportation Company (Totco), gestionnaire du tronçon tchadien de l’oléoduc, et dans Cotco, chargée de la section camerounaise.
N’Djamena avait immédiatement contesté cette transaction, estimant qu’elle avait été conclue en violation des accords régissant le consortium pétrolier de Doba. Les autorités tchadiennes avaient refusé de reconnaître Savannah Energy comme nouvel actionnaire des sociétés du projet avant de nationaliser les actifs concernés.
C’est dans ce contexte que la SNH a signé, le 19 avril 2023, une convention avec SMIL pour acquérir 10 % du capital de Cotco pour 44,9 millions de dollars, soit environ 26,9 milliards de FCFA.
Cette opération devait porter la participation directe de la société publique camerounaise de 5,17 % à 15,17 % et renforcer le poids du Cameroun dans la gouvernance de l’infrastructure reliant les champs pétroliers de Doba au terminal maritime de Kribi.
Mais l’accord avait rapidement suscité l’opposition des autorités tchadiennes, qui y voyaient une reconnaissance implicite des droits de Savannah Energy sur des actifs dont elles contestaient la propriété. Le différend avait conduit le Tchad à rappeler son ambassadeur au Cameroun pour consultations en avril 2023, ouvrant une crise diplomatique entre les deux pays.
Des compromis politiques sans déblocage de l’opération
Les tensions diplomatiques avaient ensuite diminué à la faveur de négociations entre Yaoundé et N’Djamena. Le Tchad considérait que Savannah Energy ne pouvait plus siéger au capital de Cotco, au motif que la société britannique ne faisait plus partie du consortium exploitant les champs de Doba.
Les deux pays avaient alors opté pour une gestion partagée de l’oléoduc. Dans la configuration soutenue par les autorités camerounaises et tchadiennes, le transfert de 20 % des actions à la partie camerounaise devait porter sa participation dans Cotco à 25,17 %, contre 5,17 % auparavant.
De son côté, N’Djamena conservait une position majoritaire à travers ses entités publiques, notamment SHT Overseas Petroleum et Tchad Petroleum Company.
Cette réorganisation n’a toutefois pas réglé le sort des actions revendiquées par Savannah Energy. Elle a donc laissé en suspens l’accord signé avec la SNH pour le rachat de 10 % du capital de Cotco.
Le blocage est désormais comptabilisé comme un risque financier. En dépréciant 40 % de la créance, la SNH reconnaît qu’une partie du montant engagé est exposée à une perte de valeur, sans pour autant considérer l’intégralité des 26,9 milliards de FCFA comme irrécouvrable.
Plusieurs scénarios pour récupérer les fonds
Le dénouement du dossier ne passe pas nécessairement par un simple remboursement. La transaction pourrait encore être finalisée si les obstacles juridiques et actionnariaux sont levés. Les parties pourraient également convenir d’un remboursement total ou partiel, d’une compensation ou d’un règlement négocié dans le cadre plus large des différends portant sur les actifs de Savannah Energy au Tchad.
En attendant, la SNH reste exposée sur les fonds avancés. La dépréciation de 10,765 milliards de FCFA constitue le premier signal comptable de l’incertitude entourant une opération présentée en 2023 comme un moyen d’accroître la présence camerounaise dans une infrastructure pétrolière stratégique.
Près de 40 % de la créance est désormais considérée comme exposée à un risque de perte de valeur dans les comptes de l’exercice 2025. L’issue du dossier dépendra de la capacité des parties à sécuriser soit le transfert effectif des titres, soit la récupération des sommes engagées.
Amina Malloum
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