Il avait refusé de quitter son village. Malgré les supplications de ses proches qui voulaient le transférer à Yaoundé pour une meilleure prise en charge médicale, Cavayé Yéguié Djibril a choisi de mourir à Mada-Kolkoch, dans l’Extrême-Nord du Cameroun, là où il était né, là où il régnait en lamido. Ce mercredi 6 mai, à 86 ans, l’ancien président de l’Assemblée nationale s’est éteint. Conformément à la tradition musulmane, son inhumation a eu lieu le soir même.
Un départ discret, presque intime. Mais derrière cette mort à l’écart du pouvoir, c’est une page de cinquante ans de vie politique camerounaise qui se ferme brutalement.
De Mada au perchoir : un itinéraire sans équivalent
Cavayé Yéguié Djibril n’était pas destiné à devenir l’un des hommes les plus puissants du Cameroun. Enseignant d’éducation physique et sportive de formation, il a débuté sa carrière dans l’administration comme inspecteur interministériel du Grand-Nord. Pas exactement le profil d’un futur président d’Assemblée nationale.
Mais le Cameroun est un pays où les trajectoires se construisent autrement. Élu député pour la première fois en 1973, Cavayé gravit les échelons avec une lenteur calculée. En 1983, il accède à la vice-présidence de l’Assemblée nationale. Il y restera neuf ans — neuf ans à observer, à tisser, à consolider.
En 1992, il franchit le dernier palier. Il est élu président de l’Assemblée nationale du Cameroun. Il le restera trente-deux ans sans interruption — un record absolu sur le continent africain, et probablement dans le monde parlementaire francophone.
Trente-deux ans. C’est plus long que la carrière entière de la plupart des hommes politiques.
L’homme du Septentrion dans le système Biya
Pour comprendre la longévité de Cavayé Yéguié Djibril, il faut comprendre la géographie du pouvoir camerounais.
Le Septentrion — Adamaoua, Nord, Extrême-Nord — représente une région stratégique dans les équilibres électoraux du Cameroun. Son poids démographique est considérable. Et depuis l’époque d’Ahmadou Ahidjo, les chefs d’État camerounais savent que gouverner sans le Nord, c’est gouverner à moitié. Paul Biya, originaire du Sud, l’a compris très tôt. Cavayé était son homme dans cette région.
Fidèle parmi les fidèles du RDPC, il incarnait ce que le système Biya a toujours recherché dans ses relais régionaux : un profil ancré localement — lamido de Mada, chef traditionnel respecté — capable de mobiliser, de contenir, de loyaliser. Pas un agitateur. Un stabilisateur.
Pourtant, cette position a un revers. Pendant trois décennies, l’Assemblée nationale camerounaise a été régulièrement accusée de fonctionner comme une chambre d’enregistrement des décisions de l’exécutif. Cavayé Yéguié Djibril, par sa longévité et sa loyauté sans faille, est devenu le symbole de cette critique — qu’il a toujours rejetée.
Les derniers mois : un effacement visible
Les signaux d’alerte se sont multipliés à partir de 2025.
En octobre 2025, lors d’un meeting présidentiel à Maroua, son discours avait provoqué un malaise. Les mots cherchaient leur place. Les phrases s’embrouillaient. Les images avaient circulé sur les réseaux sociaux, commentées avec une brutalité que la politique camerounaise réserve rarement à ses figures historiques.
Puis, début janvier 2026, son absence lors des cérémonies de vœux au chef de l’État avait confirmé ce que beaucoup redoutaient. Une évacuation médicale en Afrique du Sud avait suivi. Le RDPC, en parallèle, préparait sa succession à la tête de l’Assemblée — sans bruit, sans annonce publique, dans le style habituel du parti.
Le 17 mars 2026, Théodore Datouo lui succédait officiellement au perchoir. Moins de deux mois plus tard, Cavayé Yéguié Djibril était mort.
Une génération qui s’efface, un système qui se recompose
Sa mort ne survient pas dans le vide.
Marcel Niat Njifenji, longtemps président du Sénat, avait lui aussi été écarté avant de décéder. Luc Ayang, ex-président du Conseil économique et social, est parti. El Hadj Abbo, figure du monde des affaires et du comité central du RDPC, également. Les grands noms de la génération politique des années 1980-1990 disparaissent les uns après les autres.
C’est un renouvellement de façade. En coulisses, les mutations sont plus profondes : la création d’une vice-présidence, les spéculations sur la succession de Paul Biya, les repositionnements internes au RDPC. Cavayé Yéguié Djibril avait traversé tout ça depuis le perchoir, sans jamais prendre position publiquement sur ces questions.
Son silence sur la succession était d’ailleurs lui-même un message.
Dans les heures suivant l’annonce de son décès, les hommages officiels ont afflué de l’Extrême-Nord. « Homme d’expérience », « serviteur de l’État » — les formules consacrées, prévisibles, attendues. Aucun message officiel de la présidence de la République n’avait encore été rendu public à l’heure où ces lignes étaient écrites.
Ce que laisse Cavayé
Il laisse derrière lui un village, une chefferie traditionnelle, une famille nombreuse — et un bilan politique que le Cameroun n’a pas encore vraiment débattu.
Cinquante ans de vie publique. Trente-deux ans à la tête du Parlement. Une loyauté absolue au chef de l’État. Un enracinement dans l’Extrême-Nord qui lui a permis de survivre à tous les remaniements, à toutes les crises, à toutes les recompositions.
Peu d’hommes politiques africains peuvent se targuer d’une telle longévité institutionnelle. C’est en soi un fait historique — indépendamment du jugement qu’on porte sur l’usage qu’il en a fait.
Il reste à savoir ce que le Cameroun fera de cette page. La tournera-t-il vite, comme à son habitude ? Ou prendra-t-il le temps de regarder ce que représentait vraiment cette génération — avec ses fidélités, ses silences, et ses trente-deux ans au perchoir ?
Journaliste spécialisée dans les questions politiques, Christiane Tamoura Engo suit de près l’actualité des institutions camerounaises, des partis politiques et des grandes décisions qui façonnent le Cameroun et l’Afrique centrale.Rédactrice pour 237online.com, elle s’attache à décrypter les enjeux politiques pour les rendre accessibles à tous les Camerounais, qu’ils soient au pays ou dans la diaspora.



