Dette publique : le Cameroun dispose d’une marge supplémentaire de 18 000 milliards de FCFA d’ici 2030


(Investir au Cameroun) – L’analyse de la structure de la dette à fin mars 2026, publiée par la caisse autonome d’amortissement, et les prévisions récentes du FMI permettent de tirer cette conclusion. Cependant, des contraintes subsistent pour y parvenir et les parlementaires feront face à des arbitrages complexes du moment qu’ils s’y pencheront effectivement

Avec un encours de dette publique de 15 416 milliards de FCFA à fin mars 2026, soit 44,3 % du PIB, le Cameroun dispose d’une marge nette d’endettement d’environ 18 000 milliards de FCFA pour rester sous le plafond communautaire de la CEMAC fixé à 70 % du PIB d’ici 2030. C’est ce qui ressort du croisement des données publiées par la Caisse autonome d’amortissement (CAA) et des projections macroéconomiques du Fonds monétaire international, issues des perspectives économiques d’avril 2026, également publiées sur le site du Fonds monétaire international.

Mais cette marge arithmétique ne dit pas tout. La CAA elle-même qualifie le risque de surendettement du Cameroun d’élevé, en raison du dépassement, sur la période 2025-2030, du seuil de viabilité du service de la dette extérieure rapporté aux recettes d’exportation. Autrement dit, le pays n’est pas étranglé par son ratio dette/PIB, mais par sa capacité réelle à honorer ses obligations avec les devises qu’il génère. Et c’est précisément cette nuance qui doit guider toute décision d’emprunt à venir.

Pourquoi 44,3 % et pas 39,3 % : le choix du périmètre

Une première précision s’impose, car les deux sources de référence sur la dette camerounaise n’affichent pas le même chiffre. Le rapport de la CAA donne 44,3 % du PIB au 31 mars 2026, tandis que le WEO du FMI, publié en avril 2026, retient 39,3 % pour l’ensemble de l’année 2026. L’écart de cinq points n’est pas une erreur, c’est une différence de périmètre.

La CAA consolide la dette du secteur public au sens large : administration centrale (14 431 milliards de FCFA), entreprises et établissements publics (960 milliards de FCFA), collectivités territoriales décentralisées (26 milliards de FCFA), restes à payer de plus de trois mois et dette flottante. Elle s’aligne sur la définition communautaire utilisée pour vérifier le respect du critère de convergence du Cemac. Le FMI, dans le WEO, adopte une définition plus restrictive de la dette brute de l’administration publique générale, qui exclut une partie des engagements internes non structurés.

Pour une analyse de marge sous le plafond Cemac, la donnée pertinente est celle de la CAA. C’est elle qui sera utilisée pour évaluer le respect du critère régional, c’est elle qui structure la stratégie d’endettement nationale. Tous les calculs qui suivent reposent donc sur le stock de 15 416 milliards FCFA et le ratio de 44,3 %, croisés avec les projections de PIB nominal du FMI — seule source disponible pour une trajectoire à cinq ans.

Trois plafonds, trois marges

Le Cameroun se situe aujourd’hui sous trois seuils distincts. Le plafond communautaire CEMAC, fixé à 70 % du PIB. Le plafond que le gouvernement s’est lui-même imposé dans sa Stratégie d’endettement à moyen terme 2026-2028, fixé à 50 %, plus exigeant que la norme régionale. Et le ratio actuel de 44,3 %, que la CAA présente comme une trajectoire “maîtrisée”.

À partir des projections du FMI, le PIB nominal devrait passer de 36 232 milliards FCFA en 2026 à 48 008 milliards en 2030, soit une progression de 32 % sur la période. Ce simple effet de croissance crée mécaniquement de l’espace budgétaire : à stock constant, le ratio dette/PIB baisse. C’est d’ailleurs ce que projette le FMI, qui voit la dette descendre à 33,4 % du PIB en 2030.

À horizon 2030, la dette plafond serait donc de 33 606 milliards FCFA au seuil CEMAC de 70 %, et de 24 004 milliards FCFA au seuil SDMT de 50 %. Comparées au stock actuel de 15 416 milliards FCFA, ces deux limites laissent respectivement 18 190 milliards et 8 588 milliards de marge théorique nette. La marge à 44,3 % constante, elle, atteindrait 5 851 milliards d’ici 2030, simplement portée par la croissance du PIB.

Du stock à l’emprunt annuel : ce que le Cameroun peut réellement lever

Ces chiffres de stock ne disent pas combien le Cameroun peut emprunter chaque année. Pour le savoir, il faut intégrer l’amortissement, c’est-à-dire le principal qu’il faut rembourser puis refinancer. La CAA indique que 13,9 % du portefeuille total est à amortir l’année suivante, soit environ 1 900 milliards FCFA par an.

À cela s’ajoute la variation nette du stock que le pays s’autorise. Si l’objectif est de maintenir le ratio à 44,3 % du PIB tout en accompagnant la croissance, l’emprunt brut annuel monte progressivement de 2 800 milliards en 2027 à 3 500 milliards en 2031. Si le gouvernement choisit d’aller jusqu’au plafond CEMAC de 70 % à horizon 2031, l’emprunt brut annuel pourrait atteindre 5 000 à 7 000 milliards.

À titre de référence, la Loi de Finances 2026 a calibré un besoin de financement de 3 197 milliards FCFA, dont 67 % en ressources extérieures. C’est très exactement la fourchette compatible avec un maintien du ratio autour de 45 %. Le gouvernement a donc déjà aligné sa pratique sur sa capacité réelle, pas sur son plafond communautaire.

La vraie contrainte : les recettes d’exportation, pas le PIB

Le ratio dette/PIB est rassurant mais trompeur. Ce que les créanciers regardent avant tout, c’est la capacité du Cameroun à générer les devises pour rembourser sa dette extérieure, qui représente 64,5 % de l’encours direct de l’administration centrale. Or sur ce terrain, les signaux sont mauvais.

Le déficit commercial a atteint 2 145 milliards de FCFA en 2025, en hausse de 22,8 % par rapport à 2024. Les exportations ne couvrent désormais que 59 % des importations. Et le service de la dette extérieure rapporté aux recettes d’exportation dépasse, selon la propre analyse de viabilité de la CAA, le seuil de 15 % retenu par le FMI pour les pays à capacité de remboursement moyenne. C’est ce qui justifie le classement en risque de surendettement “élevé”, malgré l’amélioration récente de la classification du Cameroun.

À cela s’ajoute une transformation silencieuse du portefeuille. La dette commerciale extérieure a franchi pour la première fois la barre des 2 000 milliards de FCFA à fin mars 2026, portée notamment par un placement privé de 850 millions de dollars signé en février via LSEG. La part de la dette à taux variable s’élève à 21,4 % du portefeuille, exposant le Cameroun aux fluctuations de l’Euribor et du SOFR. Le coût moyen pondéré de la dette, à 2,8 %, reste contenu, mais les nouveaux engagements signés début 2026 se font à Euribor + 1,3 à 2,9 %, soit des taux proches de 5 %.

Les passifs hors bilan : 4 895 milliards FCFA à ne pas oublier

Le ratio de 44,3 % n’inclut pas les passifs conditionnels explicites de l’État, principalement constitués de partenariats public-privé. Leur volume cumulé est estimé à 4 895 milliards FCFA, soit 14,1 % du PIB. Ces engagements ne sont pas de la dette au sens strict, mais ils peuvent le devenir si les projets sous-jacents ne génèrent pas les recettes attendues ou si l’État doit se substituer aux opérateurs privés.

À cela s’ajoute le projet de voie ferrée Cameroun-Congo, structuré en plusieurs phases, dont le coût global est estimé à 5 400 milliards de FCFA supplémentaires et qui n’est pas encore comptabilisé. Cumulés au stock actuel, ces engagements porteraient les obligations publiques effectives ou potentielles à environ 58 % du PIB dès aujourd’hui — soit déjà au-dessus du plafond SDMT de 50 %.

Plus de 5 000 milliards déjà engagés, mais non décaissés

Avant même de parler de nouveaux emprunts, le Cameroun dispose d’un gisement souvent négligé : les soldes engagés non décaissés (SEND), qui dépassent désormais 5 044 milliards de FCFA. Ce sont des financements déjà négociés et signés avec les bailleurs, mais qui n’ont pas encore été tirés. Leur absorption suppose des projets matures, des décaissements fluides, une gouvernance rigoureuse — autant de conditions qui font défaut sur trop de chantiers publics.

Selon la CAA, “une absorption efficace des SEND dans des délais raisonnables contribuerait à l’atteinte des objectifs d’émergence souhaités”. Concrètement, plus de 5 000 milliards de FCFA peuvent être mobilisés sans nouvelle dette, à condition d’accélérer l’exécution. C’est sans doute le levier le plus immédiat et le moins coûteux à activer.

Trois conditions pour transformer la marge en levier

La marge théorique de 18 000 milliards de FCFA n’a de sens que si trois conditions sont réunies. Premièrement, que le Cameroun continue de rembourser une part importante du capital sans tout refinancer. Les États refinancent traditionnellement leurs échéances de titres publics, et une part significative de l’amortissement annuel de 1 900 milliards provient de simples opérations de roulement. Pour que la marge se matérialise, il faut une politique de désendettement partielle, et non seulement un simple rééquilibrage.

Deuxièmement, que la croissance nominale du PIB suive la trajectoire projetée par le FMI : 3,3 % en 2026, puis plus de 4 % à partir de 2028. Tout ralentissement, toute tension sur les exportations, toute appréciation du dollar par rapport au franc CFA rétréciraient la marge. Or, 27 % du portefeuille extérieur est libellé en dollars et le pétrole Brent a progressé de 58 % sur un an.

Troisièmement, la qualité de la dette ne se dégrade pas. Les tirages sur prêts-projets au premier trimestre 2026 sont non concessionnels à hauteur de 88,9 %, contre une cible historique privilégiant les financements concessionnels. La SDMT vise un taux d’intérêt moyen inférieur à 3 % pour la dette intérieure ; les conditions actuelles du marché rendent cet objectif de plus en plus difficile à atteindre.

Le débat parlementaire qui devrait avoir lieu

Le gouvernement camerounais a déjà ajusté sa pratique à sa capacité réelle. La Loi de Finances 2026 cale le besoin de financement à 3 197 milliards, dans une fourchette compatible avec le maintien du ratio. Neuf décrets d’habilitation pour 591 milliards supplémentaires sont en cours d’élaboration, tous non concessionnels.

Le vrai sujet n’est plus de savoir combien le pays peut emprunter, mais de savoir pour quoi financer. Énergie, routes, ports, chemins de fer, eau, agro-industrie, numérique, transformation locale : ce sont les seuls postes qui peuvent élargir la base productive, réduire la facture d’importation, augmenter les recettes fiscales et générer les devises qui manquent aujourd’hui pour servir la dette extérieure. À l’inverse, financer des dépenses courantes ou des projets sans rendement économique reviendrait à creuser le piège que la CAA décrit déjà sans détour.

Le Parlement aura, dans les mois qui viennent, à examiner des autorisations d’emprunt pour le triennat 2026-2028. La question n’est pas de bloquer ces emprunts. Elle exige, pour chacun, trois réponses claires : combien le projet coûtera-t-il, combien rapportera-t-il au pays en recettes ou en devises, et selon quel calendrier sera-t-il remboursé ? C’est la grille de lecture la plus simple, et c’est celle qui manque encore aux débats budgétaires camerounais.

Avec 44,3 % du PIB et une marge théorique de 18 000 milliards d’ici 2030, le Cameroun n’est pas en crise de dette. Mais il est à un moment où chaque emprunt non productif coûtera, dans cinq ans, beaucoup plus cher que ce que rapporterait aujourd’hui le projet qu’il était censé financer. La marge existe. Reste à savoir si elle sera utilisée comme un levier de transformation ou comme un acompte pour le prochain ajustement.

Idriss Linge

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