C’est une première dans l’histoire financière du Cameroun.
Le gouvernement a officiellement sollicité l’agence de notation ivoirienne Bloomfield Investment Corporation pour réaliser une notation souveraine en monnaie locale (franc CFA).
Une démarche inédite, qui vise à renforcer la crédibilité du pays sur le marché régional de la dette et à attirer de nouveaux investisseurs africains.
« C’est un signal fort d’ouverture vers les marchés de la CEMAC », confie un cadre du Trésor.
Mais cette opération suffira-t-elle à redorer l’image d’un État encore fragilisé par la dette extérieure ?
📈 Un virage stratégique vers le marché régional
Selon Kelly Mua Kingsly, responsable des opérations financières à la Direction générale du Trésor, cette notation s’inscrit dans une dynamique de repositionnement stratégique.
« Le Cameroun veut se tourner davantage vers le marché financier régional. Une notation en franc CFA permettra de renforcer la confiance locale et de diversifier nos sources de financement », a-t-il expliqué.
Le choix de Bloomfield, plutôt que des géants occidentaux comme Moody’s ou Fitch, est loin d’être anodin.
L’agence ivoirienne est déjà active dans plusieurs pays de la zone franc, et ses méthodes d’évaluation tiennent compte des réalités économiques africaines, souvent sous-estimées par les agences internationales.
« Bloomfield comprend mieux le tissu économique de la sous-région et la structure de nos marchés », souligne un économiste de la BEAC à Yaoundé.
💰 Une manœuvre pour rassurer les investisseurs et réduire le coût de la dette
Cette initiative intervient à un moment charnière : le Cameroun se prépare à rembourser son eurobond de 750 millions de dollars, émis en 2015 à un taux de 9,5 %, et qui arrive à échéance le 19 novembre 2025.
Une échéance lourde, mais aussi une opportunité de réorienter la politique d’endettement vers des financements en monnaie locale.
« Une notation crédible en franc CFA pourrait réduire le coût des emprunts internes et stimuler la confiance des investisseurs régionaux », commente un analyste de la CAA.
En août dernier, Moody’s avait maintenu la note du Cameroun à Caa1, soulignant le risque de tension sur la liquidité.
Un classement plus favorable de Bloomfield pourrait donc alléger la pression sur les taux d’intérêt et offrir un meilleur accès au financement domestique.
🔍 Un contexte budgétaire sous tension
À fin juin 2025, la dette intérieure du Cameroun atteignait 3 814,4 milliards de FCFA, soit 11,6 % du PIB, selon la Caisse autonome d’amortissement (CAA).
Plus de 55 % de cette dette provient de titres publics émis sur le marché de la BEAC, principal levier de financement domestique des États de la CEMAC.
Cette dépendance accrue au marché intérieur traduit une volonté de réduire la vulnérabilité face aux devises étrangères, tout en consolidant la confiance dans le franc CFA.
« Le pays veut se donner une marge de manœuvre budgétaire locale, moins exposée aux fluctuations du dollar », explique un haut fonctionnaire du ministère des Finances.
🇨🇲 Un pas vers la souveraineté financière africaine ?
Le recours à Bloomfield marque un tournant : il s’agit d’une reconnaissance du savoir-faire africain en matière de notation financière.
En misant sur une évaluation “régionale”, le Cameroun envoie un signal fort à ses partenaires de la CEMAC et de l’UEMOA.
Mais certains experts restent prudents :
« Tout dépendra de la rigueur budgétaire et de la transparence dans la gestion des finances publiques. Une bonne note n’aura d’effet que si elle s’accompagne de réformes structurelles », tempère un analyste d’Ecobank Douala.
Pour Yaoundé, cette notation en franc CFA symbolise une volonté d’émancipation financière et un premier pas vers une crédibilité africaine assumée sur le plan économique.
En sollicitant Bloomfield, le Cameroun se positionne comme un pionnier régional dans la recherche d’une notation souveraine locale.
Cette décision, audacieuse et symbolique, pourrait ouvrir la voie à une nouvelle ère de financement plus autonome et mieux ancrée dans la réalité économique africaine.
Reste à savoir si cette notation suffira à convaincre les marchés… et à alléger le poids d’une dette toujours aussi lourde.



