« Un droit qui ne protège pas la souveraineté de toutes les communautés humaines n’est pas un droit juste — c’est le privilège du plus fort déguisé en justice. » Ces mots du Professeur Jean-Emmanuel Pondi ont résonné comme un coup de tonnerre à Yaoundé, le 5 mars 2026, lors de la rentrée solennelle de l’ENAM. Face aux futurs hauts fonctionnaires camerounais, il a posé une question que personne n’ose vraiment formuler : l’Afrique est-elle vraiment souveraine en 2026 ?
Le Professeur Jean-Emmanuel Pondi n’est pas homme à mâcher ses mots. Devant les élèves de l’École Nationale d’Administration et de Magistrature de Yaoundé, il a livré une leçon inaugurale dense, rigoureuse et profondément politique sur l’articulation entre droit international et souveraineté des États africains. Un sujet brûlant, à l’heure où les relations entre l’Afrique et ses partenaires traditionnels connaissent de profondes turbulences.
Sa thèse est limpide : l’Afrique a certes gagné la bataille juridique de l’indépendance politique, mais elle est en train de perdre, lentement et silencieusement, la guerre économique, numérique, militaire et maritime. « Nous avons peut-être gagné la bataille politique, mais nous pourrions perdre la guerre économique et technologique si nous ne redoublons pas d’effort aujourd’hui », a-t-il averti avec gravité.
Un continent riche, mais sous tutelle numérique et économique
Le constat dressé par le Professeur Pondi est accablant. 99 % de l’infrastructure numérique africaine — câbles sous-marins, plateformes cloud, systèmes d’exploitation — est contrôlée par des acteurs étrangers, essentiellement basés en Californie ou en Chine. « Nous sommes devenus des colonies numériques, fournissant la matière première — les données sensibles de nos citoyens — sans maîtriser la chaîne de valeur », a-t-il dénoncé sans détour. L’Afrique dispose de 500 millions de téléphones portables, mais ne contrôle ni les contenus qui y circulent, ni les données qui en sont extraites.
Sur le plan économique, la situation n’est guère plus reluisante. Le Cameroun, comme d’autres pays du continent, est touché par le phénomène de l’accaparement des terres et des ressources naturelles par des multinationales et des fonds souverains étrangers. Les contrats miniers et pétroliers, négociés dans l’opacité, privent les populations des revenus légitimes de leur sous-sol. Et lorsque les États africains tentent de reprendre le contrôle, ils se retrouvent condamnés par des tribunaux arbitraux internationaux à payer des milliards en dommages et intérêts. « C’est un système de domination légalisée, légitimée par le droit international », a lancé le Professeur Pondi, provocant une salle visiblement interpellée.
La souveraineté militaire n’est pas épargnée non plus. La présence de bases militaires étrangères permanentes sur le sol africain, justifiée par la lutte contre le terrorisme, interroge la réalité même de l’indépendance des États concernés. De même, les eaux africaines sont pillées par des navires de pêche étrangers, vidant les stocks halieutiques tandis que les pêcheurs locaux peinent à survivre. « Nous avons des droits inaliénables sur nos eaux, mais pas la capacité à les exercer », a résumé l’universitaire avec amertume.
Quatre leviers concrets pour une souveraineté réelle
Face à ce tableau sombre, le Professeur Pondi n’est pas resté dans la complainte. Il a proposé quatre stratégies concrètes pour transformer la souveraineté formelle de l’Afrique en souveraineté opérationnelle.
Premièrement, l’unité continentale comme arme de négociation. Avec 1,4 milliard d’habitants et 30 % des réserves minérales mondiales, l’Afrique dispose d’un poids considérable — à condition de parler d’une seule voix face aux blocs structurés que sont l’Union européenne, les États-Unis ou la Chine. L’exemple des épiscopats africains qui, en décembre 2023, ont tenu tête au Vatican sur des questions de société en présentant une position unanime, montre que l’unité africaine, quand elle existe, est écoutée et respectée.
Deuxièmement, la formation d’une expertise technique de haut niveau. L’Afrique ne peut pas continuer à négocier ses contrats stratégiques sans juristes, climatologues, data scientists et économistes formés pour défendre ses intérêts. Le Professeur Pondi a appelé à la création de pôles d’excellence continentaux, adossés à des universités et des think tanks africains.
Troisièmement, l’audace juridique et l’innovation normative. Il a rappelé un fait historique souvent méconnu : c’est lors d’un séminaire tenu à Yaoundé en juin 1972, à l’Institut des Relations Internationales du Cameroun (IRIC), que des juristes africains ont élaboré le concept de Zone Économique Exclusive (ZEE) — cette bande maritime de 200 milles nautiques qui protège les ressources côtières. Ce concept, porté ensuite à l’ONU par le diplomate camerounais Paul Bamela Engo, est aujourd’hui inscrit dans le droit international. La preuve que l’Afrique est capable de créer des normes universelles. Elle l’a déjà fait. Elle peut le refaire.
Quatrièmement, le pluralisme juridique. Le Professeur Pondi a plaidé pour que le droit international s’ouvre aux traditions juridiques africaines, notamment à la justice réparatrice inspirée de philosophies telles que l’Ubuntu ou l’Ujamaa. Il a cité l’exemple des juridictions gacaca au Rwanda, qui ont permis de traiter en quelques années les dossiers de 130 000 prisonniers liés au génocide de 1994, en privilégiant la réconciliation sur la punition. Une leçon que le droit international pénal gagnerait à méditer.
Un message direct aux futurs fonctionnaires camerounais
En clôturant son intervention, le Professeur Pondi a interpellé directement les élèves de l’ENAM, futurs cadres de l’administration camerounaise et africaine : « C’est le combat de votre génération. Un combat que vous pouvez gagner si vous vous armez de courage, de détermination et de lucidité, avec les outils d’aujourd’hui et la sagesse millénaire de nos ancêtres. »
Un appel à l’action qui dépasse largement les murs de l’ENAM. À l’heure où la Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAF) tente de remodeler les échanges économiques du continent, et où les souverainetés africaines sont mises à rude épreuve sur tous les fronts — numérique, militaire, économique, maritime — le message du Professeur Pondi résonne comme un manifeste.
L’Afrique ne peut plus se contenter d’invoquer sa souveraineté dans les discours. Elle doit la vivre, la défendre et l’incarner dans chaque négociation, chaque traité, chaque décision stratégique. Le droit international n’est pas une fatalité. C’est un terrain de combat. Et l’Afrique, dit Pondi, a tous les atouts pour y gagner — à condition d’entrer dans l’arène.



