Pour la dixième fois consécutive, Me Penka Michel n’était pas là. Jeudi 26 mars 2026 dernier, au Tribunal de Première Instance de Dschang, son absence a résonné comme une provocation de plus dans un feuilleton judiciaire qui, audience après audience, révèle une mécanique d’étouffement savamment construite contre le Pr Charles Soh, Radio Bansoa Université et l’association Kwemtche.
Dix audiences. Dix reports. Un universitaire debout face à une machine procédurale qui broie. Et une question qui s’impose désormais avec force : est-ce encore un procès, ou une opération d’intimidation déguisée en justice ?
🔎 Les faits : une absence devenue système
Ce jeudi matin, le TPI de Dschang a ouvert sa salle d’audience pour la dixième fois dans cette affaire tentaculaire opposant Voxafrica, Radio Bansoa Université, l’association Kwemtche et le Pr Soh à Me Penka Michel et aux ayants droit de son père.
Le résultat : un nouveau renvoi. Cette fois, fait suffisamment rare pour être noté, c’est la partie plaignante elle-même qui a sollicité ce report, invoquant des observations essentielles à formuler sur le déroulement des procédures en cours.
Me Penka Michel, avocat au barreau du Cameroun et fils d’une figure controversée de la période coloniale, était une fois de plus absent. Une constance qui, dans les couloirs du tribunal comme dans l’opinion publique, n’est plus perçue comme un simple contretemps, mais comme une tactique délibérée.
📚 Contexte : une affaire née d’un film, devenue bataille mémorielle
Pour comprendre ce qui se joue à Dschang, il faut remonter à l’origine du dossier.
Tout part d’un film documentaire produit et diffusé par Voxafrica, dans lequel plusieurs personnalités, dont le Pr Charles Soh Tatcha, ont livré leurs analyses sur des faits historiques liés à la période coloniale française au Cameroun. Parmi les sujets abordés : le rôle joué par certaines figures locales, notamment l’adjoint au maire de Penka Michel, père de l’avocat aujourd’hui poursuivant, présenté comme un collaborateur de l’armée coloniale française.
C’est cette évocation qui a mis le feu aux poudres. Me Penka Michel a décidé de répondre non pas par le débat historique, mais par les tribunaux.
Le 7 octobre 2025, une ordonnance a condamné le collectif. Mais cette ordonnance était assortie d’une condition : son exécution était subordonnée à la preuve préalable que Me Penka Michel avait engagé une procédure pénale contre les accusés. Or, aucune preuve de l’existence de cette procédure pénale n’a jamais été produite. Le conseil du collectif a donc engagé une procédure en contestation de cette ordonnance, ouvrant un nouveau front judiciaire dans ce dossier déjà labyrinthique.
🔬 Analyse : lawfare et procès bâillon, un mode opératoire identifié
Ce que décrit cette affaire a un nom dans le droit comparé : la lawfare, contraction de law (droit) et warfare (guerre). Il s’agit de l’utilisation abusive des procédures judiciaires non pas pour obtenir réparation d’un préjudice réel, mais pour épuiser, intimider et réduire au silence l’adversaire.
Les marqueurs sont ici tous réunis :
- Une citation directe le 6 janvier 2026, suivie d’une autre le 16 février 2026, en l’espace de six semaines
- Une multiplication des procédures qui surcharge les défenseurs et leurs conseils
- Un recentrage progressif de l’accusation sur une seule cible : le Pr Soh
Ce dernier point mérite une attention particulière. Au départ, le film incriminé impliquait de nombreux intervenants. Voxafrica, producteur et diffuseur, était en première ligne. Or, le nom de Voxafrica n’apparaît nulle part dans les réquisitoires du parquet. Progressivement, toutes les autres personnes ayant exprimé leur avis dans le documentaire ont été écartées de la procédure.
Dans les réquisitoires du procureur, trois noms subsistent : SOH Tatcha Charles en premier, suivi de Kwemtche et de Radio Bansoa Université. Trois entités directement liées au Pr Soh. Trois cibles qui dessinent un périmètre d’action très précis.
La question posée par l’observateur lucide est simple : pourquoi le réalisateur et le diffuseur du film sont-ils hors de cause, tandis que celui qui n’en est ni le concepteur, ni le réalisateur, ni le diffuseur, porte seul le poids de la procédure ?
💥 Conséquences : une onde de choc qui dépasse le prétoire
Les conséquences de cette affaire ne se limitent pas à la salle d’audience du TPI de Dschang.
Sur la liberté de la recherche historique, l’effet est déjà perceptible. Lorsqu’un universitaire de renom se retrouve à comparaître devant un tribunal pour avoir livré une analyse historique dans un documentaire, le signal envoyé à l’ensemble de la communauté académique est brutal : parler du passé colonial peut coûter cher.
Sur la liberté de la presse, l’inclusion de Radio Bansoa Université dans les poursuites fonctionne comme un avertissement adressé aux médias régionaux qui oseraient couvrir des sujets sensibles liés à la mémoire locale.
Sur le tissu social de la région, cette affaire ravive des tensions méémorielles autour de la période coloniale dans l’Ouest Cameroun, une région où les cicatrices de cette époque n’ont jamais vraiment été refermées par un travail de mémoire officiel.
🎙️ Réactions : la parole rare mais lourde du Pr Soh
Habituellement mesuré, le Pr Charles Soh a choisi ce 26 mars 2026 pour sortir de sa réserve. Devant le juge et le procureur, il a exprimé verbalement son malaise face à ce qu’il perçoit comme un acharnement judiciaire organisé.
«Il y a des observations essentielles à faire sur le déroulement même de ces procès», a-t-il déclaré, avant d’ajouter : «Nous voulons simplement que justice soit rendue dans des conditions équitables.»
Deux phrases. Courtes. Mais qui traduisent un seuil de tolérance franchi. Quand un universitaire rompu à la rigueur académique interpelle directement une juridiction sur l’équité de ses propres procédures, c’est que quelque chose de fondamental est en jeu.
Du côté de Me Penka Michel, le silence est total. Aucune déclaration publique, aucune présence physique, aucune explication sur ces dix absences consécutives. Un silence qui, en lui-même, constitue une information.
📅 Projection : le 2 avril 2026, un tournant attendu
La prochaine audience est fixée au 2 avril 2026. Elle s’annonce comme un moment charnière à plusieurs titres.
D’abord, le collectif des victimes de Penka Michel en résistance a annoncé une présence remarquée. Une mobilisation citoyenne autour d’un procès judiciaire, signal fort d’une affaire qui a largement débordé le cadre strictement juridique pour devenir un symbole de résistance mémorielle.
Ensuite, la juridiction devra se prononcer sur l’exception soulevée par le conseil du collectif concernant la contestation de l’ordonnance du 7 octobre 2025. Ce verdict procédural pourrait redistribuer les cartes de l’ensemble du dossier.
Enfin, si Me Penka Michel venait à s’absenter une onzième fois, la question de la bonne foi dans la conduite de cette procédure ne pourrait plus être éludée, ni par le tribunal, ni par l’opinion.
⚖️ La justice n’est pas qu’un verdict
Cette affaire rappelle une vérité fondamentale : la justice ne se résume pas à une décision finale. Elle est aussi un processus, un rythme, une perception collective.
Une justice trop lente, ou perçue comme instrumentalisée, finit par éroder la confiance des citoyens dans l’institution. Or, sans cette confiance, même les décisions les plus justes perdent de leur autorité.
Au TPI de Dschang, l’enjeu dépasse désormais les parties en présence. Il touche à une question essentielle : peut-on utiliser la justice pour imposer le silence sur l’histoire ? Et si oui, qui protège ceux qui ont le courage de la raconter ?
La réponse appartient aux juges. Et au peuple qui les regarde.



