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Stablecoins: la BEAC veut créer un franc CFA numérique pour limiter l’influence du dollar


(Investir au Cameroun) – La Banque des États de l’Afrique centrale privilégie l’option d’une monnaie numérique souveraine, alignée sur le franc CFA. Objectif : éviter que les stablecoins en dollar ne fragilisent la souveraineté monétaire de la CEMAC.

La Banque des États de l’Afrique centrale veut garder la main sur l’avenir de la monnaie numérique en zone CEMAC. À ce stade des réflexions, l’institution privilégie la création d’un instrument numérique souverain, indexé à parité stricte sur le franc CFA, plutôt qu’une ouverture aux stablecoins privés libellés en dollar.

Cette orientation a été précisée vendredi à Dakar par le gouverneur de la BEAC, Yvon Sana Bangui, lors d’une conférence internationale organisée par la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest sur les crypto-actifs et les innovations numériques.

« Nous n’aurons qu’une parité : un franc CFA, un franc CFA numérique, adapté au cadre de coopération existant. C’est une question de souveraineté monétaire au niveau de la zone CEMAC », a déclaré le gouverneur de la BEAC lors de la table ronde des gouverneurs.

L’institution monétaire de l’Afrique centrale travaille actuellement avec le Fonds monétaire international à l’élaboration d’un cadre réglementaire sous-régional. En février, la BEAC a également organisé un atelier de transfert de compétences avec la Commission bancaire de l’Afrique centrale et la Commission de surveillance du marché financier, afin de poser les bases d’une régulation commune des crypto-actifs dans la zone.

Éviter une domination numérique du dollar

La position défendue par Yvon Sana Bangui intervient dans un contexte international marqué par l’encadrement progressif des stablecoins. Aux États-Unis, le GENIUS Act a donné un cadre juridique aux stablecoins de paiement. En Europe, le règlement MiCA encadre déjà les émetteurs de jetons adossés à des actifs, notamment ceux indexés sur l’euro ou sur d’autres devises.

Pour la CEMAC, l’enjeu est particulier. La zone regroupe le Cameroun, le Gabon, le Tchad, le Congo, la Guinée équatoriale et la République centrafricaine. Ces six pays partagent une même monnaie, le franc CFA, dont la convertibilité est garantie dans le cadre d’une convention avec le Trésor français. Dans cette architecture, une adoption massive de stablecoins libellés en dollar ferait apparaître, de fait, une seconde monnaie dans les transactions numériques.

C’est ce risque que la BEAC veut contenir. L’utilisation de stablecoins en dollar par des résidents de la CEMAC supposerait de mobiliser des devises étrangères pour alimenter des portefeuilles numériques souvent hébergés hors de la zone. Un tel mécanisme pourrait accroître la pression sur les réserves extérieures, tout en contournant les canaux classiques par lesquels la banque centrale pilote la liquidité et les taux d’intérêt.

À fin 2024, les réserves de change de la CEMAC étaient estimées à environ 11,3 milliards de dollars, soit 4,2 mois d’importations. Ce niveau reste inférieur au seuil généralement recommandé de cinq mois par le FMI. Dans ce contexte, la question des stablecoins dépasse largement le champ technologique. Elle touche directement à la stabilité extérieure, à la liquidité bancaire et à la capacité de la banque centrale à préserver l’efficacité de sa politique monétaire.

Le Kenya choisit d’encadrer le marché

À la même table ronde, le gouverneur de la Central Bank of Kenya, Kamau Thugge, a présenté une approche différente. Nairobi a choisi d’encadrer les prestataires d’actifs virtuels dans le cadre du Virtual Asset Service Providers Act. Les règlements d’application sont attendus dans les prochaines semaines.

Selon le gouverneur kényan, les émetteurs de stablecoins seront soumis aux exigences de capital les plus élevées parmi les prestataires d’actifs virtuels. Ils devront aussi détenir des réserves à hauteur d’un pour un, dont au moins 30 % en dépôts bancaires, le reste devant être placé dans des actifs liquides de haute qualité. Le dispositif prévoit également un droit de rachat à vue pour les détenteurs de stablecoins.

L’approche kényane consiste donc à intégrer les stablecoins dans un cadre réglementaire strict, plutôt qu’à leur opposer une monnaie numérique souveraine. Elle reflète la trajectoire d’une économie où l’innovation financière, portée notamment par les paiements mobiles, occupe déjà une place importante dans les usages.

La Sierra Leone avance avec prudence

La Sierra Leone adopte, de son côté, une position plus prudente. Le gouverneur de la Bank of Sierra Leone, Ibrahim Stevens, a indiqué que son institution travaillait à l’évaluation d’un cadre d’autorisation des stablecoins, avec l’appui technique du FMI.

Cette prudence s’explique par la fragilité récente du cadre macroéconomique du pays. Après un pic d’inflation à 54 % en octobre 2023, la Sierra Leone a ramené la hausse des prix sous le seuil de 5 % en avril 2025. Dans ce contexte, les autorités monétaires veulent éviter que l’introduction de nouveaux instruments numériques n’ajoute des risques supplémentaires à une stabilisation encore récente.

Une pression déjà visible en Afrique de l’Ouest

L’intérêt des banques centrales africaines pour les stablecoins n’est plus théorique. Dans plusieurs économies, ces instruments sont déjà utilisés pour conserver de la valeur, transférer des fonds ou faciliter certains paiements transfrontaliers.

Dans l’Union économique et monétaire ouest-africaine, l’adoption des crypto-actifs a progressé ces dernières années, notamment chez certains commerçants engagés dans les échanges avec la Chine ou le Golfe. L’USDT de Tether, adossé au dollar, est parfois utilisé comme actif de transition entre l’achat et la revente de marchandises, afin de réduire l’exposition aux tensions inflationnistes ou aux contraintes de change.

Cette dynamique illustre le dilemme auquel les banques centrales sont désormais confrontées : interdire, encadrer ou proposer une alternative souveraine. Le FMI plaide plutôt pour la régulation que pour l’interdiction pure et simple, une position que la BEAC dit intégrer dans l’accélération de son propre calendrier de réforme.

Une réponse souveraine encore à construire

L’option défendue par Yvon Sana Bangui repose sur une idée simple : répondre à la demande d’actifs numériques sans abandonner l’émission monétaire au marché. Un franc CFA numérique, indexé à parité stricte sur la monnaie existante, permettrait à la BEAC de conserver le contrôle de l’unité de compte, de l’émission et de la liquidité, tout en offrant une alternative aux stablecoins privés.

Mais la mise en œuvre sera décisive. La BEAC étudie depuis plusieurs années l’hypothèse d’une monnaie numérique de banque centrale. Le chantier réglementaire, lui, reste en cours. Les prochains jalons seront la publication du cadre sous-régional de régulation des crypto-actifs en CEMAC, attendue cette année, ainsi que l’évolution des textes d’application au Kenya, dont l’expérience sera suivie de près par les autres banques centrales africaines.

Pour l’Afrique centrale, la question n’est donc plus seulement de savoir s’il faut réguler les stablecoins. Elle est désormais de déterminer qui contrôlera la monnaie numérique utilisée demain dans les échanges : la banque centrale ou les émetteurs privés adossés aux grandes devises internationales.

Idriss Linge





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