Un document circule sur les réseaux sociaux depuis plusieurs jours. Il se présente comme un contrat officiel signé entre Issa Tchiroma Bakary, présenté comme « Président élu du Cameroun », et une société américaine dénommée Ashton Bridge Capital INC, représentée par un certain Ben Modo. Le contrat, daté du 30 avril 2026, promet monts et merveilles : 125 milliards de dollars, 5 millions d’emplois, 12 ports maritimes, un corridor fluvial reliant la Sanaga au lac Tchad. L’analyse minutieuse de ce document révèle une construction aussi spectaculaire que creuse — et potentiellement dangereuse pour ses signataires.
Ce que dit ce document : des promesses pharaoniques sur papier
Le contrat est rédigé en français et en anglais, ce qui lui donne une apparence de sérieux. Il stipule qu’Ashton Bridge Capital s’engage à financer un projet de 125 milliards de dollars américains — soit plus de 75 000 milliards de FCFA, l’équivalent de plusieurs dizaines d’années de budget du Cameroun — pour développer le pays.
Parmi les engagements listés :
- La construction d’un Corridor Maritime Edea-Kousseri reliant le fleuve Sanaga au lac Tchad, via les fleuves Djérem, Vina, Bénoué, Mayo Kebi, Mayo Louti, Tsanaga et Logone
- La construction de 12 ports maritimes dans des villes comme Edea, Monatélé, Mbandjock, Garoua, Ngaoundéré, Figuil, Guider, Mokolo, Maïga et Kousseri
- La création d’au moins 5 millions d’emplois au Cameroun et 20 000 aux États-Unis
- Le paiement à 5 000 entreprises camerounaises qui travailleront aux côtés des sociétés américaines
En échange, Issa Tchiroma Bakary, dès sa prise de fonctions comme président, devrait signer un décret exemptant toutes les entreprises américaines impliquées dans le projet de douanes, TVA et taxes d’enregistrement. Il devrait également faciliter le rapatriement des profits vers les États-Unis — sans taxation.
Les ressources naturelles du Cameroun — or, diamant, fer, bauxite et pétrole — serviraient de garantie au financement. Le partage des bénéfices serait de 50/50 entre l’État camerounais et Ashton Bridge Capital, pendant 25 ans.
Analyse : les signaux d’alarme s’accumulent
À la lecture attentive, ce document soulève de sérieuses questions.
Premièrement, qui est Ashton Bridge Capital INC ? Une recherche rapide révèle qu’il s’agit d’une entité quasi introuvable dans les registres officiels des sociétés américaines. Aucun historique de projet d’infrastructure à grande échelle, aucune présence vérifiable dans les grands chantiers mondiaux, aucune référence crédible. Pour une société qui prétend mobiliser 125 milliards de dollars, l’absence totale de notoriété est, à elle seule, un signal d’alerte majeur.
Deuxièmement, le profil du signataire. Issa Tchiroma Bakary se présente comme « Président élu du Cameroun ». Or, il n’est pas président du Cameroun. Il n’a pas gagné une élection. Il signe un contrat au nom de la République du Cameroun et du peuple camerounais sans en avoir le mandat légal. Le document le dit lui-même : il signe ce contrat pour libérer le peuple camerounais « du régime dictatorial de M. Biya et du RDPC, au pouvoir depuis 1982 ». Autrement dit, c’est un contrat politique déguisé en accord commercial.
Troisièmement, la logique économique est délirante. Le projet de corridor maritime Edea-Kousseri, qui connecterait la Sanaga au lac Tchad à travers plusieurs fleuves, nécessiterait des travaux de génie civil parmi les plus complexes jamais réalisés en Afrique. Relier des fleuves qui ne sont pas naturellement connectés, construire des canaux sur des centaines de kilomètres à travers des reliefs montagneux, bâtir 12 ports capables d’accueillir des porte-conteneurs de 240 000 tonnes de port en lourd dans des zones enclavées — tout cela en 4 ans (avant le 31 décembre 2031) ? Même avec des ressources illimitées, c’est techniquement impossible.
Quatrièmement, les clauses sont léonines pour le Cameroun. En échange d’investissements hypothétiques, le futur gouvernement Tchiroma devrait exonérer de taxes toutes les entreprises américaines concernées, faciliter le rapatriement total de leurs profits, et céder les ressources naturelles nationales comme garantie. Si le projet échouait — ce qui, dans ce scénario, est l’hypothèse la plus probable — le Cameroun se retrouverait sans recours légal sérieux, avec ses ressources engagées en garantie auprès d’une société de l’État du Texas.
Un montage qui ressemble à une escroquerie politique
Ce type de montage n’est pas nouveau en Afrique. Des dizaines de gouvernements ou de figures de l’opposition ont été approchés par des sociétés-écrans américaines ou européennes proposant des contrats miraculeux en échange de concessions sur les ressources naturelles. La formule est rodée : un document en bonne et due forme, des chiffres astronomiques pour impressionner, des délais irréalistes, et des clauses qui, si elles étaient appliquées, ne profiteraient qu’à une partie.
Ce qui est préoccupant ici, c’est que le document présente Issa Tchiroma Bakary non seulement comme futur président, mais comme quelqu’un qui s’engage déjà à modifier la politique fiscale, à remettre les ressources naturelles en garantie et à exonérer des entreprises étrangères — avant même d’être au pouvoir. C’est à la fois juridiquement nul et politiquement irresponsable.
Des juristes camerounais consultés de manière informelle estiment que ce document, s’il était jamais opposé à l’État camerounais, serait immédiatement frappé de nullité : on ne peut pas engager un État souverain sans mandat légal. Le gouvernement camerounais n’a ni signé ni ratifié quoi que ce soit. Ce contrat n’a aucune valeur légale.
Réactions et silence
À ce jour, ni le gouvernement camerounais ni les autorités judiciaires n’ont réagi officiellement à la circulation de ce document. Du côté de l’entourage d’Issa Tchiroma Bakary, aucun communiqué de clarification n’a été publié.
Ce silence est, en lui-même, une information. Il laisse le document circuler librement, se diffuser sur les réseaux, créer de la confusion — sans que personne n’en assume la responsabilité ni n’en explique la portée réelle.
Ce qui peut arriver ensuite
Si ce document continue à circuler sans démenti clair, plusieurs risques émergent. D’abord, celui de créer une confusion dans l’opinion publique sur le statut politique d’Issa Tchiroma Bakary. Ensuite, celui d’exposer ses signataires à des poursuites judiciaires pour usurpation de titre ou tentative d’escroquerie. Enfin, celui de ternir davantage la crédibilité de l’opposition camerounaise dans son ensemble, en associant la lutte politique à des montages douteux.
Ce contrat entre Issa Tchiroma Bakary et Ashton Bridge Capital est, au mieux, un outil de communication politique mal calibré. Au pire, une escroquerie en bonne et due forme. Dans les deux cas, il illustre les dérives d’une certaine façon de faire de la politique — celle qui préfère les grands discours aux propositions crédibles. Le Cameroun mérite mieux que des promesses de 125 milliards de dollars signées dans le vide.



