Le Cameroun traverse une période charnière que beaucoup pressentent, mais que peu osent nommer. Cet article est une tentative de le faire — avec respect, avec lucidité, et avec le seul intérêt du pays pour boussole. Il ne s’adresse à personne en particulier. Il s’adresse à tous.
Le Cameroun ne manque pas d’hommes. Il manque de règles qui s’imposent aux hommes.
Les questions qui suivent m’ont été posées par un aîné, familier du sérail. Je les restitue dans leur brutalité lucide :
« Nous sommes en fin de règne. Le Chef de l’État a 93 ans. Y a-t-il une garantie sérieuse qu’il achève son mandat ? Si l’événement survient, qui gouverne ? Sommes-nous prêts pour une élection dans ce contexte ? Les tensions communautaires observées lors de la dernière présidentielle ne risquent-elles pas de devenir incontrôlables ? Et pendant ce temps, les cartes se redistribuent — qui capte quoi, qui se positionne où ? La sécurité du Président et de sa famille est-elle assurée dans tous les scénarios ? En un mot : avons-nous, oui ou non, quelqu’un capable de rassurer et de tenir le pays si le moment vient ? »
Je répondrai à ces questions sur deux dimensions : d’abord en tant que Beti, ensuite en tant que Camerounais.
1. En tant que Beti
Natif de la même aire socio-culturelle que le Chef de l’État Paul Biya, je comprends les raisons profondes qui poussent une partie de nos populations à soutenir le Patriarche. J’en perçois les avantages escomptés, mais aussi les inconvénients bien réels d’une telle doctrine.
Dans notre tradition, aider un aîné, c’est d’abord lui dire la vérité — non pour l’affaiblir, mais pour le protéger. La solidarité véritable ne se mesure pas à l’applaudissement, mais au courage de nommer le problème à la racine afin de mieux préserver les plus vulnérables. Le bonheur de notre communauté serait de voir un patriarche se reposer paisiblement, entouré et choyé. Notre devoir est de veiller à ce que ce repos soit digne et serein. Cela pose donc la question fondamentale : comment y parvenir en évitant l’opprobre, pour lui comme pour nous ?
2. En tant que Camerounais
Je vois un État où la citoyenneté camerounaise, qui devrait être transnationale ou trans-ethnique, n’a toujours pas été véritablement construite et reste inachevée.
Ceux qui ont pris le pouvoir à l’indépendance n’avaient peut-être pas encore la vision ni les outils pour aller dans ce sens — c’est compréhensible. Mais le Cameroun a depuis longtemps formé des cadres de haut niveau, dont certains rayonnent à l’international. Il n’y a plus d’excuse.
Le développement durable d’un pays repose sur la solidité de ses institutions, le niveau d’instruction de sa population, la capacité d’innovation, l’allocation des bonnes ressources aux bons endroits, et des politiques publiques inclusives qui ne laissent personne au bord du chemin. Dans un monde compétitif, la cohésion nationale est par ailleurs un formidable levier de puissance.
Dans la perspective d’un Cameroun prospère, dynamique et inclusif, l’analyse coût-bénéfice m’oriente résolument vers un changement de personne, de système et des institutions — indépendamment de toute proximité ou filiation avec le concerné. Après lui, il y a des millions d’autres : une masse critique d’anciens, d’hommes et de femmes, de jeunes, d’enfants et de nourrissons — les générations actuelles et celles à venir.
3. Une sortie par le haut pour le Patriarche
Si le Patriarche a besoin de visibilité et de garanties pour sa fin de vie, pour la protection de son patrimoine et de sa postérité, alors la seule voie honorable est de sortir par le haut. On peut s’inspirer de certaines transitions pacifiques dans le monde — l’Afrique du Sud postapartheid, le Chili post-Pinochet, ou plus près de nous certaines alternances ouest-africaines — non pas comme modèles à copier, mais comme répertoire de solutions. Chaque contexte est unique. Ce qui est universel, c’est le principe : une sortie négociée vaut toujours mieux qu’une sortie subie.
4. Des questions concrètes à se poser
Une telle sortie suppose une coalition minimale — quelques hommes d’État crédibles, des représentants des partis politiques, des chefs traditionnels et religieux, des représentants de la société civile — capables de porter collectivement le processus sans qu’un seul acteur puisse le confisquer. Ce n’est pas une question de personnalité providentielle. C’est une question d’architecture collective.
Mais soyons lucides : le Patriarche n’est pas seul dans l’équation. Autour de lui gravitent des cercles — famille, opérateurs économiques, sécurocrates — dont les intérêts personnels peuvent diverger des siens, et qui ont souvent davantage à perdre que lui dans une transition ordonnée. Ce sont eux, fréquemment, qui bloquent les sorties négociées, non par loyauté, mais par calcul. Toute stratégie de transition sérieuse doit donc identifier ces verrous, les traiter séparément, et leur offrir des garanties différenciées. Ignorer cet obstacle, c’est construire sur du sable.
Sur la question du successeur et de l’urgence :
Qui termine le mandat si l’événement survient ? Répondre par un vice-président désigné peut sembler simple. En réalité, ce n’est pas une solution de stabilisation ; c’est un déplacement du risque. Pourquoi ?
- Premièrement, le VP est révocable et sans légitimité propre. Mais si la loyauté tient, il dispose de temps pour structurer son influence. En cas de vacance, il devient président de plein exercice. La fragilité n’empêche rien ; elle retarde et concentre.
- Deuxièmement, la succession se fait par désignation et non par suffrage. Dans un contexte déjà tendu, cela nourrit la contestation au moment le plus sensible.
- Troisièmement, le risque de manipulation de dernière minute demeure : nomination opportuniste, ajustements de circonstance.
- Quatrièmement, dans un pays travaillé par des lignes communautaires, un mécanisme perçu comme fermé et captif peut cristalliser les oppositions plutôt que les apaiser.
Autrement dit, le VP désigné ne sécurise pas l’urgence ; il déplace l’incertitude vers le moment de la succession.
Que faire concrètement — dès maintenant et à horizon deux à trois ans ?
Une réponse crédible doit combiner sécurité immédiate et légitimité politique, en distinguant deux temporalités :
i. À très court terme (maintenant) :
- Verrouiller juridiquement la transition — clarifier, sans ambiguïté, la chaîne de suppléance temporaire et neutre en cas de vacance ou d’incapacité, encadrer les délais électoraux et les procédures de contrôle.
- Garantir la sécurité du PR et de sa famille par un cadre explicite — statut, protection, conditions de retrait, garanties matérielles formalisées et opposables.
- Créer un consensus minimal de sortie — engagement public des principaux acteurs à respecter le calendrier et les règles, avec un mécanisme de suivi.
- Aller au peuple pour trancher la légitimité — organisation d’une élection encadrée, dans des délais maîtrisés, avec des garanties procédurales renforcées.
ii. À horizon deux à trois ans :
Convoquer une Assemblée constituante — représentative de toutes les composantes du Cameroun — pour doter le pays d’une nouvelle Constitution inclusive, discutée, négociée et gravée dans le marbre. L’urgence sans le fond produit une instabilité cyclique. Le fond sans l’urgence produit un idéal qui n’arrive jamais.
5. Sur la question communautaire
Le danger est réel. Les batailles tribalo-claniques que nous avons observées, et qui ont atteint leur paroxysme lors de la dernière présidentielle, ne sont pas un bruit de fond — ce sont le symptôme d’une citoyenneté commune jamais véritablement construite.
C’est précisément parce que la situation est inflammable qu’il faut des règles perçues comme justes par tous. Les équilibres implicites apaisent à court terme ; ils fragilisent à long terme. La redistribution des cartes en cours ne fait qu’accélérer cette réalité : si les règles du jeu ne sont pas établies avant que la crise éclate, chaque acteur cherchera à les écrire à son avantage au moment le plus vulnérable. C’est précisément pour prévenir ce basculement qu’une Assemblée constituante s’impose, avec pour aboutissement une Constitution validée par le peuple souverain par voie référendaire.
6. Sur le scénario que personne n’aime formuler
Et si rien de tout cela ne se met en place ? Si les verrous tiennent, si les acteurs restent prisonniers de leurs calculs immédiats, si l’urgence est ignorée jusqu’au moment de crise ? Alors nous entrerons dans une zone de turbulences sévères — contestation de légitimité, activation des lignes communautaires, risque de vide institutionnel, interventions extérieures non maîtrisées.
Ce n’est pas une prophétie. C’est la lecture froide de ce qui s’est passé ailleurs sur le continent quand les transitions n’ont pas été anticipées. La fenêtre d’opportunité existe aujourd’hui. Elle se rétrécit chaque jour. C’est précisément parce que ce scénario est évitable qu’il faut agir maintenant.
7. En conclusion
C’est à ce prix — lucidité sur les obstacles, pragmatisme dans les séquences, courage dans les décisions — que nous construirons quelque chose qui nous survive à tous.
Le Cameroun n’est pas un pays sans ressources, ni sans talents. Il est un pays qui hésite encore à faire un choix simple et décisif : celui de la règle plutôt que celui de l’homme.
Car au fond, la vraie question n’est pas de savoir qui viendra.
La vraie question est de savoir si, cette fois, nous accepterons de ne plus dépendre de lui.
Alexandre Lekina Militant du Parti des Démocrates Camerounais (PDC)



