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comment Paul Biya a écarté Cavayé Yéguié Djibril


Le 17 mars 2026, en moins de deux heures, trente-trois ans de règne sur l’Assemblée nationale camerounaise ont pris fin — non pas dans l’hémicycle, mais au téléphone. Cavayé Yéguié Djibril, l’un des derniers piliers historiques du régime Biya, a appris son éviction par un intermédiaire, sans audience présidentielle, sans cérémonie. Un départ brutal qui signe la fin d’une époque et révèle, dans ses moindres détails, les mécanismes impitoyables du système politique camerounais.

Le jour où tout s’est effondré : le film du 17 mars

Ce matin-là, Cavayé Yéguié Djibril se prépare comme d’habitude. Depuis 1992, chaque renouvellement du bureau de l’Assemblée nationale s’est soldé par sa reconduction. Rien, dans son agenda, ne signale une rupture. Il a même soigné ses arrières : séjour médical en Turquie en début d’année pour retrouver de l’énergie, manœuvre réussie pour imposer sa protégée Marlyse Soppo Toute comme doyenne d’âge du Parlement. Tout semblait en ordre.

Vers 11 heures du matin, son directeur de cabinet, Boukar Abdourahim — surnommé « l’Iranien » dans les cercles politiques de Yaoundé — reçoit un appel du secrétaire général du RDPC, Jean Nkuete. Le message est court, sans ambiguïté : Cavayé Yéguié Djibril n’a pas reçu l’investiture de Paul Biya. C’est Théodore Datouo qui sera le candidat du parti pour la présidence de l’Assemblée nationale.

L’entourage immédiat tente de joindre la présidence de la République. En vain. Pendant ce temps, Jean Nkuete entre au Palais des congrès, où sont réunis les élus RDPC, et confirme l’information devant tout le monde. La nouvelle se répand en quelques minutes dans les bureaux de Yaoundé.

À l’hémicycle de Ngoa-Ekellé — dont Cavayé avait lui-même supervisé les travaux de reconstruction — le président du groupe parlementaire RDPC, Roger Melingui, lit le nom de Théodore Datouo. Des exclamations de joie éclatent. Dans les rangs de l’opposition, Joshua Osih du SDF et Cabral Libii du PCRN affichent ouvertement leur satisfaction. Dans les rangs du pouvoir, la stupeur côtoie le soulagement.

Cavayé Yéguié Djibril, lui, ne fera pas le déplacement. Il recevra dans l’après-midi son successeur à sa résidence, vêtu d’un boubou blanc immaculé, installé dans un fauteuil. Derrière lui, « l’Iranien » a le regard hagard. « On aurait dit qu’il ne s’était pas encore remis du choc de l’annonce », confie un journaliste de la télévision nationale, seul média autorisé à couvrir ce moment.

Trente ans de loyauté, dix ans de fissures

Pour comprendre cette éviction, il faut remonter bien au-delà du 17 mars 2026. Le fossé entre Cavayé Yéguié Djibril et Paul Biya ne s’est pas creusé en un jour. Il s’est approfondi sur une décennie entière, à coups d’écarts répétés, d’ambitions mal maîtrisées et de santé déclinante.

1992. Cavayé Yéguié Djibril accède à la présidence de l’Assemblée nationale. Il devient rapidement l’un des piliers les plus solides du système Biya, réputé pour sa capacité à « anesthésier » la chambre basse et à en faire une zone de paix institutionnelle pour le pouvoir.

Mais à partir de 2013, les signaux d’alarme se multiplient. Cette année-là, il tente de prendre la tête du Sénat sans l’aval du chef de l’État — une transgression majeure dans un système où toute ambition doit rester invisible tant qu’elle n’est pas validée par Etoudi. Il s’autorise ensuite des courriers directs aux présidents tchadien et centrafricain pour se plaindre de rivaux politiques, court-circuitant la diplomatie officielle. Puis il franchit une ligne rouge supplémentaire en accusant publiquement un membre du gouvernement d’être complice de Boko Haram — une affirmation explosive dans une région de l’Extrême-Nord déjà ravagée par la menace jihadiste.

Chaque incident est remonté à Paul Biya. Chaque incident est noté. Paul Biya cesse progressivement de lui accorder des audiences au palais présidentiel. Le signal est clair pour qui sait lire le système : la grâce est en train de se retirer.

Le coup de grâce arrive en octobre 2025, lors de l’unique grand meeting de la campagne présidentielle, à Maroua. Cavayé Yéguié Djibril prend le micro. Son discours est confus, décousu. Le micro lui est retiré. En public. Devant les caméras. Cet épisode, capturé et commenté, parvient jusqu’à Etoudi avec ses détails les plus embarrassants.

Le déclencheur inattendu : la santé de Marcel Niat Njifenji

Paradoxalement, ce n’est pas seulement l’accumulation des fautes de Cavayé qui a précipité son départ. C’est l’état de santé d’un autre pilier du régime qui a actionné le mécanisme final.

Marcel Niat Njifenji, président du Sénat, 91 ans, successeur constitutionnel de Paul Biya, n’est plus en mesure d’assurer ses fonctions depuis un moment. Chaque début d’année, il faisait une apparition symbolique pour se faire réélire, laissant ensuite son vice-président gérer le quotidien. En mars 2026, même cette apparition n’est plus possible. Son état de santé s’est encore dégradé. Il est absent.

Face à cette réalité, Paul Biya envisage de le faire réélire en son absence. Mais le précédent juridique et constitutionnel serait risqué, voire dangereux. La solution de repli s’impose : faire monter le vice-président du Sénat, Aboubakary Abdoulaye, un musulman peul originaire du Nord, à la tête de la chambre haute.

C’est là que la logique des équilibres ethniques entre en jeu — cette arithmétique politique que Paul Biya cultive depuis des décennies pour maintenir la cohésion de son régime. Remplacer un Bamiléké (Niat Njifenji) au Sénat par un Peul (Aboubakary Abdoulaye) impose mécaniquement de rééquilibrer l’Assemblée nationale en faveur des Bamiléké. Théodore Datouo — un Bamiléké — est alors désigné pour la présidence de la chambre basse.

Cavayé Yéguié Djibril n’a donc pas été écarté uniquement à cause de ses erreurs. Il a aussi été emporté par un domino ethnique enclenché par la fragilité de son collègue. Deux hommes tombent le même jour. Deux équilibres se reconstituent.

Pour compléter le tableau, Paul Biya promeut au bureau de la nouvelle Assemblée Kamssouloum Abba Kabir, député du Logone-et-Chari et rival historique de Cavayé dans la région de l’Extrême-Nord. Un message supplémentaire, difficile à mal interpréter.

Le silence d’Etoudi : une rupture de protocole révélatrice

Dans le système Biya, il existe une tradition non écrite : quand un pilier du régime doit être mis à l’écart, le chef de l’État le lui annonce lui-même, en tête-à-tête, avec les formes. C’est une marque de respect pour les années de service, mais aussi un moyen de contrôler la narration et d’éviter toute réaction incontrôlée.

Cette fois, Paul Biya ne s’est pas donné cette peine. Il a délégué à Jean Nkuete le soin de transmettre l’information par téléphone interposé. L’absence du protocole habituel est en elle-même une information : elle dit la profondeur de la rupture, le niveau de l’exaspération accumulée, et peut-être aussi une forme de mépris discret pour un homme qui avait trop souvent dépassé les limites.

Bolvine Wakata, ministre des Relations avec les Assemblées et relais habituel d’Etoudi à l’Assemblée nationale, était présent ce jour-là et semblait rapporter les événements en temps réel au palais présidentiel. Comme si Paul Biya, depuis sa résidence, prenait la température sans vouloir apparaître directement.

Une retraite dorée, mais une dignité entamée

Sur le plan matériel, Cavayé Yéguié Djibril ne souffrira pas. En 2005, il avait eu la prévoyance de se voter une pension à vie non imposable de 18 millions de francs CFA par an — soit 1,5 million de FCFA par mois, l’équivalent de 27 500 euros annuels. Un package complété par des indemnités mensuelles d’eau (150 000 FCFA), d’électricité (250 000 FCFA), de téléphone (250 000 FCFA), une dotation mensuelle de 1 000 litres de carburant, une résidence de haut standing à Yaoundé meublée et entretenue par l’Assemblée nationale, et un véhicule de luxe renouvelé tous les dix ans jusqu’à son décès.

La retraite est dorée. Mais le symbole est amer. Trente-trois ans à la tête d’une institution, et une sortie apprise au téléphone, sans déplacement présidentiel, sans discours d’adieu officiel.

Le 19 mars, deux jours après son éviction, Cavayé Yéguié Djibril annule son voyage à Maroua, qui devait le conduire dans son village de Mada pour célébrer l’Aïd el-Fitr. À la place, une centaine de proches se réunissent sur l’esplanade de sa résidence de Yaoundé. Des prières sont élevées collectivement. Pour quoi, exactement ? Personne ne le dit. Mais l’image parle d’elle-même : un homme qui cherche, peut-être, un sens à ce qui vient de lui arriver.

Ce que cette chute dit du système Biya

La trajectoire de Cavayé Yéguié Djibril n’est pas une exception dans le système politique camerounais. Elle en est, au contraire, une illustration parfaite. On monte par la grâce du chef, on tombe par le même canal. La fidélité protège — jusqu’au moment où elle ne suffit plus.

Ce qui est nouveau dans cette chute, c’est la combinaison de facteurs qui l’a rendue inévitable : des erreurs personnelles accumulées sur des années, une santé déclinante qui fragilise l’image de l’institution, et surtout un événement extérieur — la défaillance de Marcel Niat Njifenji — qui a transformé un limogeage différé en décision urgente.

À 92 ans, Paul Biya continue de tenir les fils. Le rééquilibrage du 17 mars 2026 montre qu’il conserve une capacité à agir vite et à recomposer son dispositif institutionnel sans consultation publique, sans débat, et sans états d’âme visibles. Ce que beaucoup observent désormais à Yaoundé, c’est si ce grand mouvement au sommet des deux chambres du Parlement annonce d’autres changements à venir — ou si c’est simplement le système qui se reconfigure pour durer encore.



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