(Investir au Cameroun) – Le conflit de succession traversé par le groupe français Castel, spécialisé dans les boissons, vins et spiritueux, se poursuit, malgré la tenue à Singapour d’une assemblée générale ordinaire de la holding. Le directeur général Grégory Clerc, dont la validation du départ était à l’ordre du jour, a sauvé son poste malgré la fronde de la famille fondatrice. En Afrique, où le groupe détient des actifs stratégiques, cette guerre des chefs qui menace de paralyser le géant des boissons est suivie de près.
Quelques heures après la tenue ce 8 janvier d’un conseil d’administration extraordinaire d’IBBM, la holding singapourienne qui fait office de tour de contrôle pour l’empire Castel, la crise de gouvernance reste entière. Grégory Clerc, directeur général depuis 2023, dont la révocation était à l’ordre du jour, a conservé ses fonctions, malgré une forte contestation revendiquée par l’actionnariat familial. Dans un communiqué acerbe, la famille Castel souligne pourtant que près de 97 % des actionnaires s’étaient prononcés en faveur de sa révocation, dénonçant des « manœuvres dilatoires » visant à bloquer le processus.
Dans la presse française, la fille du fondateur, Pierre Castel, accuse désormais ouvertement la direction actuelle de vouloir marginaliser la famille. Mais au-delà de ces querelles de palais médiatisées en Europe, l’affaire est suivie de très près dans plusieurs capitales africaines. Car Castel n’est pas qu’une holding financière : c’est un groupe industriel dont les enjeux sur le continent se chiffrent en milliards d’euros.
Un marché très concurrentiel
L’empreinte du groupe en Afrique est à la fois tentaculaire et stratégique. Castel ne se contente pas de vendre des boissons ; il structure des économies entières à travers des filiales historiques comme les Boissons du Cameroun, qui a son siège à Douala, la ville-poumon économique de la CEMAC, la Solibra en Côte d’Ivoire, ou encore la Société de Fabrication des Boissons en Tunisie. Le groupe a su maintenir sa position de leader dans des environnements complexes, y compris au Burkina Faso. Dans ce pays sahélien, Castel continue d’opérer via la Brakina, démontrant une résilience économique notable alors même que les relations diplomatiques entre Ouagadougou et Paris traversent une période de froid glacial. Cette capacité à naviguer au-dessus des tensions politiques pourrait toutefois être mise à l’épreuve si la crise venait à perdurer.
Tant que le conflit reste confiné aux structures de tête, l’activité opérationnelle semble tenir. Mais la dépendance des filiales africaines aux arbitrages de Singapour est réelle. Investissements capacitaires, modernisation des outils de production ou rachats de concurrents : ces décisions stratégiques risquent d’être gelées par la paralysie de la gouvernance. Dans des marchés africains ultraconcurrentiels, où les rivaux internationaux sont à l’affût, l’attentisme peut coûter cher.
Des signaux faibles, mais préoccupants, apparaissent déjà. À Douala, au Cameroun, un récent conseil d’administration s’est tenu sans Michel Palu, figure historique et président de la filiale. Cette absence inexpliquée alimentait déjà les rumeurs d’une rupture au sein de la gouvernance. Dans le même temps, Grégory Clerc a multiplié les déplacements sur le terrain pour rassurer, une stratégie de visibilité que la famille interprète, elle, comme une tentative de verrouillage du pouvoir.
Concentration des pouvoirs
Aussi, face à cette pression, le Directeur général du groupe Castel a choisi de faire parler son bilan. Il évoque notamment une année 2025 marquée par plusieurs acquisitions en Afrique et en Europe, l’inauguration d’une première distillerie au Congo, une forte créativité des filiales et la poursuite des transformations engagées dans les activités vin.
Selon lui, ces orientations se sont traduites par une progression de plus de 6,5 % des ventes de Castel Afrique, confortant la position du groupe parmi les principaux brasseurs mondiaux. Une performance qu’il attribue à l’engagement des équipes et de l’écosystème du groupe, tout en affichant, pour 2026, une ambition centrée sur la croissance, l’innovation et la continuité industrielle.
Pourtant, le rôle pertinent de ce dernier n’est pas apprécié de la même manière par tout le monde. La famille l’accuse de sa forte concentration des pouvoirs (31 au total) pour un groupe très diversifié, de son penchant pour la performance financière ou fiscale au détriment d’une philosophie de l’investissement responsable et surtout des prises de décision unilatérales de démission de membres importants de la famille comme Alain Castel. Ce mécontentement de la famille est partagé par un des ex-dirigeants de la filiale Camerounaise, notamment Emmanuel De Tailly.
Ce dernier, qui a pourtant redressé l’entreprise qu’on lui avait confiée tout en traversant des crises majeures telles que le Covid-19 ou encore l’insécurité dans les territoires d’expression anglophone (20 % du marché potentiel), avait été remplacé dans des circonstances qui ne sont pas toujours claires pour le grand public. Dans un commentaire sur LinkedIn, il indique clairement son penchant pour les décisions des héritiers de Castel.
« La famille demeure et doit rester le cœur et l’âme du Groupe Castel. Il ne peut en être autrement. Nul, en dehors de ses héritiers de sang et de ses compagnons de lutte, ne peut prétendre s’approprier à lui seul l’héritage de Pierre Castel… », a-t-il clairement fait savoir.
Une nouvelle assemblée générale extraordinaire est annoncée, mais aucune date précise n’est encore fixée. La famille a décidé du départ de Gregory Clerc et d’un de ses principaux soutiens, Pierre Baer, mais certains observateurs plus neutres affichent de la sympathie pour le travail accompli par ce dernier.
Pour les États africains, tout comme pour les syndicats et les partenaires, tant locaux qu’internationaux, l’enjeu dépasse la simple performance financière. Castel est un partenaire fiscal et social de long terme (premier employeur privé et contribuable de poids dans plusieurs pays). Une guerre d’usure au sommet pourrait, à terme, éroder la confiance et fragiliser l’image de ce champion industriel, à l’heure où la souveraineté économique s’érige en priorité absolue pour plusieurs gouvernements africains.
Idriss Linge



