Une sentence capitale frappe l’ancien président congolais. Le 30 septembre 2024, la Haute Cour militaire de Kinshasa a prononcé la peine de mort contre Joseph Kabila, reconnu coupable de trahison et crimes contre l’humanité. Jugé par contumace pour ses liens présumés avec la rébellion M23, l’ex-chef d’État fait face à un verdict sans précédent dans l’histoire politique de la République démocratique du Congo.
Cette condamnation marque un tournant radical dans la vie politique congolaise. Pour la première fois, un ancien président se voit infliger la sentence suprême pour des accusations liées à la sécurité nationale et aux crimes de guerre. Le procès, ouvert le 25 juillet devant la Haute Cour militaire, s’est déroulé en l’absence de Joseph Kabila, exilé et privé de toute défense.
Les chefs d’accusation retenus contre l’ancien président
La liste des griefs reprochés à Joseph Kabila dépasse l’entendement. Viol, torture, déportation, homicide volontaire, trahison, participation à un mouvement insurrectionnel – autant de crimes qui ont pesé dans la balance lors du réquisitoire de Jean-René Likulia Bakulia, l’auditeur général. Ce dernier a dressé un portrait accablant de l’ancien dirigeant, l’accusant d’être l’un des initiateurs de l’Alliance Fleuve Congo (AFC), dont la branche armée n’est autre que le redoutable M23.
Les magistrats ont reconnu Joseph Kabila coupable de l’ensemble des accusations portées contre lui. En tant qu’auteur, coauteur ou complice, il aurait engagé sa responsabilité pénale dans la commission de crimes contre la paix et la sécurité de l’humanité perpétrés dans les provinces du Nord et du Sud-Kivu. Les exactions attribuées à ses complices présumés incluent des viols systématiques, des tortures infligées aux populations civiles, et des homicides de masse lors de l’offensive rebelle dans l’est du pays.
L’accusation soutient que Joseph Kabila, par l’intermédiaire de Corneille Nangaa – ancien président de la commission électorale devenu coordonnateur de l’AFC/M23 – aurait orchestré une série d’atrocités. Parmi les faits les plus graves figurent la déportation forcée de milliers de déplacés depuis les camps de Bulengo, Bushagara et Kanyaruchinya début février 2025, vers des destinations inconnues. L’occupation de la ville de Goma et les attaques délibérées contre les populations civiles complètent ce tableau macabre.
La présence prolongée de l’ancien président à Goma, puis à Bukavu – deux territoires sous contrôle des rebelles – a considérablement alourdi son dossier. Ses déclarations publiques, jugées complaisantes envers le M23, ont achevé de convaincre les juges de sa culpabilité. Dans une tribune publiée dans le Sunday Times le 23 février, Kabila n’avait-il pas qualifié la coalition AFC/M23 de représentante des aspirations du peuple congolais, alors qu’il avait lui-même combattu ce même mouvement rebelle entre 2012 et 2013 lorsqu’il était au pouvoir?
Les liens avec le Rwanda au cœur du procès
La question de la trahison nationale constitue l’épine dorsale de ce procès historique. Joseph Kabila est accusé d’avoir entretenu des intelligences avec une puissance étrangère – le Rwanda – pour l’engager à entreprendre des hostilités contre la RDC. L’accusation affirme qu’il aurait livré aux autorités rwandaises des ouvrages de défense, des postes militaires, des matériels et des munitions appartenant à l’État congolais. Plus grave encore, il lui est reproché d’avoir détruit ou détérioré des équipements et infrastructures stratégiques.
Le président Félix Tshisekedi n’a jamais caché ses soupçons. Il a déclaré publiquement que son prédécesseur se trouvait derrière l’AFC, cette vitrine politique du M23 soutenu par Kigali. Les conversations téléphoniques interceptées entre Kabila et Corneille Nangaa, au cours desquelles les deux hommes auraient évoqué la nécessité de renverser les institutions légalement établies, figurent parmi les éléments à charge les plus compromettants du dossier.
Me Jean-Marie Kabengela, l’un des avocats de la partie civile grassement rémunéré par la République à hauteur de 2,4 millions de dollars, n’y est pas allé par quatre chemins lors de ses plaidoiries : « Il ne mérite pas d’être jugé comme un Congolais pour trahison, mais mérite d’être jugé comme espion. » Cette déclaration fracassante illustre l’intensité des accusations portées contre l’ancien chef d’État, que certains soupçonnent même d’agir sous une fausse identité – une allégation toutefois rejetée par la Haute Cour.
Une sentence historique mais symbolique
La condamnation à mort prononcée contre Joseph Kabila revêt un caractère inédit dans les annales judiciaires congolaises. Jamais un ancien président n’avait fait l’objet d’une telle sentence. Pourtant, cette peine demeure largement symbolique dans le contexte actuel de la RDC. En effet, la peine capitale continue d’être prononcée sans jamais être appliquée dans le pays. Le dernier cas d’exécution remonte à plusieurs décennies, et les condamnés voient généralement leur peine commuée en réclusion à perpétuité.
La Haute Cour n’a par ailleurs pas décidé de la confiscation des biens de Joseph Kabila, estimant que « cette peine n’existe pas » dans l’arsenal juridique congolais. Une position qui contraste avec les demandes formulées par les avocats des parties civiles, qui réclamaient non seulement une peine de prison à vie mais également la somme astronomique de 30 milliards de dollars d’indemnisation – soit près du double du budget annuel de l’État congolais. Ces parties civiles représentaient à la fois la République, les provinces du Nord et du Sud-Kivu, l’Ituri, ainsi que plusieurs ONG de victimes.
La défense de Kabila : un procès politique
Depuis son exil, Joseph Kabila n’est pas resté muet face à ces accusations qu’il qualifie de « mensongères et politiquement motivées ». Dans une déclaration consultée en exclusivité par Jeune Afrique début septembre, l’ancien président dénonce un pouvoir « désespéré et incapable d’assumer la responsabilité de ses échecs ». Selon lui, aucun élément de preuve tangible n’a été présenté pour soutenir ces accusations qui relèveraient d’une « stratégie pour faire taire l’opposition dans son ensemble » et « écarter un leader majeur de la scène politique ».
Le raïs établit un parallèle troublant entre sa situation et celle des nombreux officiers militaires récemment arrêtés et auditionnés dans le cadre de l’enquête sur la débâcle de l’armée congolaise dans l’est du pays. « Ce sont les symptômes d’une crise plus profonde de leadership, fustige-t-il. Ces hommes, qui ont consacré leur vie à la défense de notre nation, sont ainsi désormais qualifiés de comploteurs. » Il accuse le régime de Tshisekedi de mener une véritable purge visant à éliminer les gradés soupçonnés de lui être restés fidèles.
Emmanuel Ramazani Shadary, secrétaire permanent du Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD) de Joseph Kabila, a été encore plus virulent dans sa condamnation du procès : « L’arrêt de condamnation est déjà signé. Tout est déjà fait. Le reste, c’est du théâtre. » Cette vision d’une justice instrumentalisée à des fins politiques est partagée par l’ensemble des partisans de l’ancien président, qui dénoncent une parodie judiciaire.
Un fossé politique qui se creuse
La réaction du gouvernement en place ne s’est pas fait attendre. Jacquemain Shabani, vice-Premier ministre de l’Intérieur et de la Sécurité, accuse Joseph Kabila de vouloir « distraire l’opinion » avec ses prises de parole. Selon lui, l’ancien président ne fait plus partie de l’opposition républicaine : « Il est le chef de la rébellion, c’est établi. » Si Kabila soutient les officiers actuellement emprisonnés, poursuit le ministre, c’est parce que ces derniers auraient « comme lui, choisi de trahir la République ». « Kabila est un chef de guerre qui défend ses hommes », tranche Jacquemain Shabani, qui retourne l’accusation en affirmant que l’ex-président serait lui-même responsable du pillage des ressources du pays.
Cette escalade verbale témoigne de la profondeur du fossé qui sépare désormais les deux camps. Félix Tshisekedi s’est montré inflexible sur la question d’un éventuel dialogue national. Le 30 août, face aux membres de sa majorité, il a réaffirmé qu’une telle initiative n’aurait lieu « qu’à sa propre initiative » et sans les « Congolais inféodés au diktat des pays voisins » – une allusion à peine voilée à son prédécesseur. « Croyez-vous que ce dialogue va concerner des gens qui ont le sang des Congolais sur leurs mains ? » a renchéri Jacquemain Shabani.
Malgré les efforts des Églises catholique et protestante, qui ont publié une feuille de route pour un dialogue national le 25 août, le projet patine. Joseph Kabila continue néanmoins de plaider pour une concertation « réunissant toutes les parties prenantes » : « Sans cela, le Congo restera piégé dans des cycles récurrents de violence. » Mais sa mise en garde finale sonne comme une menace : « Si ces politiques mal avisées sont maintenues, les conséquences dramatiques qui en résulteront seront de la seule responsabilité du régime actuel. Tôt ou tard, la supercherie sera évidente pour tous, le jugement du peuple impitoyable. »
Les implications régionales d’un verdict explosif
Au-delà des frontières congolaises, cette condamnation résonne comme un coup de tonnerre dans la région des Grands Lacs. Les relations déjà tendues entre Kinshasa et Kigali risquent de se détériorer davantage, le Rwanda étant directement accusé de soutenir la rébellion M23 et d’avoir collaboré avec Joseph Kabila. La communauté internationale observe avec inquiétude cette escalade judiciaire qui pourrait avoir des répercussions sur les efforts de pacification en cours dans l’est de la RDC.
La question se pose désormais de savoir si Joseph Kabila fera appel de cette décision. Depuis son exil, l’ancien président dispose encore de ce recours légal qui pourrait prolonger l’affaire pendant des mois, voire des années. Néanmoins, son retour sur le territoire congolais semble hautement improbable tant que le régime actuel restera au pouvoir. L’avenir politique de la RDC se joue aujourd’hui sur cette ligne de fracture béante qui oppose deux visions radicalement opposées du devenir national.
Ce procès historique laissera des traces profondes dans la mémoire collective congolaise. Quelle que soit la suite donnée à cette affaire, une page se tourne définitivement dans l’histoire politique du pays. La condamnation à mort de Joseph Kabila – qu’elle soit appliquée ou non – symbolise la fin d’une époque et l’émergence d’un nouveau rapport de force où la justice militaire devient l’instrument d’un règlement de comptes politique aux dimensions sans précédent.
Cette condamnation historique marque-t-elle réellement la fin de l’influence politique de Joseph Kabila en RDC, ou n’est-ce que le début d’un nouveau chapitre dans la crise qui secoue l’est du pays?



